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Cet entretien est paru dans la Revue Laura N°16 publiée en octobre 2013.

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Sammy Engramer : Chus Martinez, qui es-tu ?

Chus Martinez : Je suis née à Bilbao en 1975. J’ai grandi dans une famille modeste assez typique de l’Espagne de ces années-là. Ce sont ma tante et mon oncle qui m’ont élevée. Mes vrais parents sont morts à ma naissance dans des conditions tragiques. Mon père est mort environ un mois avant ma naissance, il s’est fait assassiner. Il était communiste, mais ce n’est sans doute pas vraiment à cause de cela qu’il s’est fait tuer, plutôt parce qu’il était en quelque sorte lié à des milieux nationalistes et criminels. Il est mort dans des circonstances obscures, on n’a jamais vraiment su par qui et pourquoi il avait été poignardé. En tout cas cela avait complètement bouleversé ma mère apparemment, elle était devenue dingue, prise de grandes fièvres et de délires. Et quand je suis née ça s’est mal passé, elle est morte à l’accouchement. Ensuite ce sont mes oncles qui m’ont élevée. Je les considère comme mes vrais parents maintenant. Je n’ai appris la vraie histoire que vers l’âge de huit ans, par hasard, en écoutant une conversation qu’avaient les adultes dans le salon…

Mon père adoptif est, et a toujours été, je ne le doute pas, un surdoué, l’une des personnes les plus intelligentes que j’ai jamais connues… Qui aurait été mon père s’il n’avait pas été castré par un régime de la terreur qui lui a interdit de penser par lui-même ? Il aurait peut-être été un artiste, un inventeur, un révolutionnaire, il aurait peut-être réalisé le plus grand chef d’œuvre de l’histoire du cinéma, mais on l’a empêché de rêver, d’imaginer qu’un autre possible existait, que lui-même était un puits sans fond rempli de possibles possibilités ! Mon frère est devenu exactement le même, le plus doué de la fratrie, mais qui n’a jamais été capable de rien inventer, car pour lui un seul chemin était possible à parcourir, celui de la reproduction du modèle imposé génétiquement. Et moi là-dedans ? Qui aurais-je pu devenir si je n’avais pas eu besoin de parcourir un long et fatiguant chemin, rien que pour me débarrasser des certitudes acquises et héritées ? Car ça a été putainement long ! Rien que pour arriver au point zéro… Et oui, le point zéro, je crois que c’est ça exactement d’être Chus Martínez, car, pourquoi aurais-je eu besoin de devenir Chus Martínez, alors que dans mon monde je ne voulais qu’être moi, libre et tranquille ?! Je n’ai pas eu la chance d’avoir la reconnaissance de mes parents, des parents qui ne se sont jamais manifestés pour le droit d’être, eux aussi, les parents de quelqu’un de différent. Non, eux ce sont des lâches, il continuent à jouer la comédie, comme si tout allait bien. À croire qu’un jour je reviendrai pour leur dire qu’ils avaient raison et que j’aurais du écouter leurs conseils, jouer moi aussi la comédie, ou encore pire, affirmer que j’étais bien consciente de me tromper, mais que je ne pouvais rien faire contre, comme si c’était une maladie d’être différente !!!! Quelle merde !

Nous allions souvent à Burgos lorsque j’étais enfant. J’ai des oncles qui y habitent et nous allions régulièrement leur rendre visite. Puis je me suis liée d’amitié avec Juanma, ce garçon maniéré de famille ouvrière. Et ma maman trouvait mignon que nous nous entendions… Mais elle n’a plus trouvé ça mignon quand nous avons commencé à « mieux nous entendre ». C’est vrai que nous nous amusions bien dans cette ville. La nuit Burgos devient « la Burgatti » et clandestinement nous allions nous tripoter au bord de l’Arlanzon, puis prendre quelques bières au New Gallery à Las Llanas, ou à la Farandula à Las Bernardas. Plus tard c’était des sorties à La Trini ou au Sebastian et nous allions prendre l’apéro le matin avec nos lunettes de soleil en face du Garaje… Là c’était le bon côté, mais j’ai toujours trouvé que cette ville devenait cruelle une fois le jour levé. Je n’ai jamais vu de ma vie autant de curés, de bonnes sœurs et de militaires se balader en « tenue de travail », on aurait dit le Moyen-Âge… Et cette ambiance est contagieuse, car le commun des mortels, on dirait qu’il a besoin de se déguiser pour passer inaperçu dans la ville. Ainsi les gens sont impeccablement habillés, les manteaux de bison font défilé à Espolon et à la Plaza Mayor, ici ça transpire le jugement conservateur, la droititude et l’ignorance ! C’est en effet une ville à double face, la nuit les toilettes des bars servent à tout sauf à pisser, jamais vu de ma vie pouvoir prendre de la drogue aussi ouvertement que dans certains bars de cette ville !

Bref, au bout d’un moment je suis entrée aux beaux-arts à Bilbao. Mes parents ont laissé faire, ils pensaient que cela pouvait sans doute m’aider, que je devais avoir la fibre artistique pour être à ce point « différent ». À Bilbao une nouvelle vie a commencer pour moi. Je me suis intéressée à la culture trans espagnole bien sur, à la Movida, mais nous étions déjà au milieu des années 90 et l’ambiance n’était plus tout à fait la même. Je me suis alors renseignée sur tout un tas de trucs américains, j’ai découvert Warhol, Mike Kuchar, Susan Sontag, le Camp, et puis le mouvement de Baltimore des années 60, John Waters, Divine, les premiers trans américains qui sortaient de la clinique locale, une vraie explosion culturelle qui m’a passionnée. Et puis aussi les californiens, les Cockettes, Sylvester, toute cette folie de sexe et de drogues qu’il pouvait y avoir à San Francisco au début des années 70.

S.E. : Peux-tu nous parler de ton expérience en tant qu’étudiant(e) des beaux-arts ?

C.M. : À l’école, l’enseignement y était lamentable… Lorsqu’on passait en séminaire cela ressemblait plus à des séances d’humiliation ou de glorification. La culture restait entre ceux qui la possédaient déjà. Les artistes profs en contrat indéterminé étaient rendus à l’état de fantôme pour cause d’alcoolisme. Les théoriciens cherchaient leur nouveau poulain pour qui ils pourraient faire toutes leurs préfaces de futurs catalogues. Les nouveaux profs étaient là un peu par défaut, avec le ressentiment de devoir enseigner parce qu’ils n’étaient pas appréciés à leur juste valeur (en terme de rentabilité, production, cote…). Il y avait aussi ceux qui étaient recrutés parce qu’ils étaient déjà impliqués dans une autre institution, pensant qu’ils pourraient créer des nouvelles passerelles pour l’école, et qui finalement ne profitaient que du prestige du curriculum ; ils cumulaient deux salaires et étaient tout à fait absents de l’école. Sans compter les cinquantenaires en pleine crise qui voyaient en l’école un harem potentiel. Seuls un ou deux croyaient encore au projet pédagogique, à la transmission, au partage des connaissances, et en la vie finalement, car tout cela ressemblait plutôt à quelque chose de mortifère. Je pense aussi aux étudiants qui se sont progressivement réorientés vers le commissariat d’expo, le nouveau métier à la mode. Mais ceux-là c’étaient les premiers de la classe, qui n’étaient pas dans la vie, parce qu’à l’école, il y avait tout de même cette prétention de former la future élite, mais par une discipline bourgeoise et paternaliste, alors pas étonnant que cela ait donné une génération de commissaires-artistes. Commissaires du bon goût d’un art comptant pour rien. Nous on s’en foutait bien, on faisait la nuit. On faisait du feismo ? Très bien, au moins c’était des choses que les profs n’auraient jamais fait, au moins là ils ne pouvaient pas nous paternaliser…

Mais beaucoup d’étudiants avaient des égos démesurés, on les formatait à ça aussi. Mais on voit bien que ce n’est pas que dans l’art, que la société dans son ensemble formate à ça. Les gens cherchent à créer une « marque » de leur individualité, c’est « l’auto-branding », ils se créent eux-mêmes leur emballage et se transforment en un produit à vendre. Depuis les années 80 et l’explosion de la stylisation sociale, de la segmentation de la population pour les besoins du capitalisme non plus selon des normes de classes mais de styles de vie, de valeurs, d’attitudes, l’épidémie de narcissisme s’est propagé à la culture dans son ensemble. Le narcissisme c’est une affliction psychoculturelle plutôt qu’une maladie physique. Il n’y a qu’à voir l’époque, l’accent a été mis tellement fortement sur l’auto-admiration que cela a provoqué une fuite générale de la réalité vers des terres de fantaisies et d’hallucinations consensuelles où les individus sont à la fois les produits et les consommateurs. Tous différents, tous pareils, ego-trip pour tout le monde. Il y a la fausse richesse (avec des gens avec des piles de dettes), la beauté bidon (avec les sommes gigantesques investies pour promouvoir ce marché, avec la chirurgie plastique et la chirurgie esthétique), les athlètes bidon (avec les produits dopants), les célébrités bidons (avec la télé-réalité et YouTube), les étudiants au génie bidon (avec l’inflation des diplômés et post-diplômés), l’économie nationale bidon (avec les milliards de dette publique), les sentiments bidons d’avoir des enfants particuliers (avec les parents dans le culte de leur sur-môme qui les éduquent dans le culte du moi), la fin de vie bidon (avec les contrats financiers bidons proposés aux retraités qui leur font croire qu’ils vont retourner dans l’enfance et retrouver la poursuite de leurs rêves) et les amis bidons (avec l’explosion des réseaux sociaux). Tout ce fantasme pour se sentir bien, alors que malheureusement, la réalité gagne toujours.

S.E. : Je sais que tu as démarré en tant que body artist, peux-tu nous en dire plus ?

C.M. : Quand j’étais aux beaux-arts, dans les premières années, je ne pensais pas vraiment au changement de sexe. Je me voyais plutôt comme androgyne, comme neutrois, non-genré. Je faisais des performances assez barrées avec un copain aussi dingue que moi, un mec qui avait passé plusieurs années dans le coma et qui n’avait pas eu d’adolescence. Du coup il avait découvert la sexualité tardivement, il était pas beaucoup plus à l’aise que moi et on faisait des performances où on simulait la castration, l’ablation des testicules ou des tétons. Avec giclées de plein de faux sang et sperme. Angel (c’est comme ça qu’il se faisait appeler) était largement suivi depuis sa sortie du coma et son psy lui avait parlé du DSM IV qui venait de sortir, qu’il ouvrait à des prises en charge spécifiques pour des gens comme nous, qu’il ne fallait pas hésiter à en parler, même si on prenait ça d’un point de vue artistique. Je crois que c’est la première fois que j’ai entendu parler de la classification. Pour les performances on s’était mis à chercher des choses plus réelles sur la castration. Et comme Angel faisait aussi de la musique et me parlait souvent de sa passion pour les états de transe, les musiques extatiques, les danses frénétiques, comme les derviches tourneurs et tout un tas de choses dans le style, on a regardé du côté des rituels mystiques. On était tombé sur les Galles de Rome, les prêtres du culte de la déesse phrygienne Cybèle qui pratiquaient l’auto-castration dans des cultes frénétiques, le « jour du sang ». Angel, lui, il voulait qu’on se mutile réellement les tétons en pleine performance. Je me disais pourquoi pas, essayons, la castration même, on aurait pu devenir eunuques. Mais j’adhérais pas au trip ascétique qu’il imaginait. Moi je voulais au contraire continuer dans l’exploration du sexe débridé, donc la castration et rien d’autre, j’étais pas emballée. C’est là que j’ai commencé à me dire que ce serait bien d’avoir un vagin, de connaître l’orgasme féminin, qu’on me disait plus fort que l’orgasme masculin. Angel, lui finalement s’est tourné vers le vaudou, il a commencé à sacrifier des poules durant ses performances. Il a même égorgé le chat de ses parents. Là j’ai arrêté de travailler avec lui. Et puis, à la fin de l’année, Angel a suivi ses parents qui étaient mutés pour leur travail au Mexique, je sais pas ce qu’il est devenu…

S.E. : Et ensuite ?

C.M. : Et bien ensuite, alors que j’étudiais encore à Bilbao, j’ai rencontré Jean-Michel, mon plus cher ami et sexologue de Bordeaux. C’est lui qui m’a guidée vers le changement de sexe. Parce que s’il avait fallu que je compte sur ma famille, j’en serais toujours au même point. Parce qu’il faut vous dire que vers mes 20 ans mes parents m’avaient convaincu de voir un psy. J’étais tombée sur un escroc. Ils ne savaient pas vraiment comment gérer mes états. Je me défonçais à mort, je me laissais complètement aller la nuit, jusqu’à m’oublier complètement. Ça procédait par crises. À la maison, ensuite, je me mutilais, je me frappais la bite jusqu’à plus rien sentir, je me mettais des perruques, des masques grotesques, genre des bites pendues au nez, je glissais ma bite entre mes jambes dans des culottes serrées et je dansais comme une folle devant la glace, la musique à fond, tout ça en me tapant des traces et buvant de l’aguardiente au goulot. Je m’enfermais dans ma chambre des dimanches entiers comme ça, mes parents étaient perdus. J’avais donc vu ce psy, un type horrible. Ce curé m’avait diagnostiqué « personnalité multiple ». À force de me faire parler, de m’hypnotiser, de me faire dire ce qu’il voulait entendre, il avait presque réussi à me convaincre. Il voyait en moi des personnalités « alters » qui rétrospectivement étaient vraiment caricaturales. Il me parlait de mes « persécuteurs internes », de mes plusieurs « moi » qui faisaient du mal à mon vrai moi, puritain bien sûr. Il y avait le moi aux « mœurs légères » qui me faisait me comporter comme une prostituée, mon moi homosexuel, mon moi alcoolique et toxico, mon moi anesthésique qui me rendait capable de supporter sans broncher les violences physiques ou sexuelles… Il me décomposait en toute une palanquée de moi… Maintenant je trouve ça risible, il y avait même l’imposteur, qui simulait les autres moi à l’entendre dire, il en était tellement perdu… Et puis comble, mon moi sataniste, parce que je faisais tout ces trucs performatifs trash aux beaux-arts…

Cet imbécile de Bilbao était complètement sous influence de la psychiatrie de bazar américaine, de la théorie du « Multiple Personality Disorder ». Il voulait absolument me faire cracher que j’avais subi des sévices sexuels durant l’enfance, il soupçonnait même que j’avais été manipulée par une secte sataniste… Quelle rigolade. Mais l’époque était à ça. Depuis l’invention de la maladie dans les années 70 elle n’avait fait que croître. Et dans les années 90 les « multiples » étaient partout, c’était la mode, dans les hôpitaux psychiatriques, à la télévision, dans les tribunaux. Depuis le début des années 80 et l’introduction au DSM-III, les souvenirs des « multiples » étaient de plus en plus macabres. Perversités extrêmes, tortures sadiques, abus rituels perpétrés sur les enfants par d’obscures sectes satanistes et secrètes, l’hypnose pratiquées par les satanistes servait à dissimuler leur crimes. La chaîne était logique, on ne pouvait rejeter ces trucs délirants, il aurait fallu rejeter les sévices mentionnés, et rejeter les techniques de sondage d’âmes qui avaient permis de faire cracher ces pseudos souvenirs… La propagande du diagnostic de MPD du DSM-III avait abouti à une véritable épidémie de possession démoniaque dans le style Loudun, cette ville pas si loin de Tours. Comme dans The Devils, le film baroque de Ken Russell, qui montre bien le phénomène épidémique. Et qui parle du démon parle forcément de chasse aux sorcières. Le Silence des agneaux passait pour le film de la décennie. Le nombre de parents, d’instituteurs, de pasteurs qui avaient été traînés en justice pour abus sexuels et satanistes sur la foi de souvenirs recouvrés en thérapie ou au cours d’interrogatoires judiciaires menés par des psychiatres… Combien reconnaissaient des crimes et ensuite se rétractaient… Et puis la False Memory Association, une association de parents victimes, avait fini par retourner la chose. Ce sont ensuite les thérapeutes experts qui ont été poursuivis… Les soi-disant victimes d’inceste intervenaient beaucoup dans les associations de malades, les groupes de soutien, dans les chats sur le web, les talk-shows, pour enfoncer leurs soi-disant tortionnaires… Ils ont fini par se retourner et engager des procédures pour abus thérapeutique. Mais pendant longtemps ils en ont fait un mode de vie, et la maladie a tenu tant que le consensus tenait… lobbying des professionnels psy, compagnies d’assurance, juges, campagnes de prévention du child abuse, féministes, médias, hypnose, concept de refoulement, tant que tous étaient d’accord. Quand la construction a commencé à se fissurer, l’ensemble s’est écroulé. Une maladie de l’époque, comme il y avait eu la « mélancolie » au XVIIe, les « vapeurs » des Tourvel de cour au XVIIIe, la « grande hystérie » de Charcot, la « neurasthénie » de Beard, la « théorie de la séduction » de Freud… Putain d’inquisiteurs déguisés en « experts psychiatres » ! C’est clair que le MPD était l’héritier d’une longue tradition qui remonte à la possession démoniaque, au somnambulisme du XVIIIe, à la double conscience des mésmériens, aux mouvements revivalistes américains, aux médiums spirites, ou aux personnalités multiples de l’hypnose de la fin XIXe. Mais ces enfoirés de génération baby boom avaient été bien plus loin. Ils avaient amplifié les traits, le nombre d’alters, les personnalités infantiles, les sévices sexuels subis dans l’enfance, et puis évidemment l’inquisition sur la volonté de transsexualité…

S.E. : J’ai cru comprendre que ton opération avait eu lieu à Bordeaux ?

C.M. : Oui, avec le professeur Bourgeois avant qu’il ne monte le Groupe Transgender au CHU de Bordeaux. Mais cela a pris du temps, plusieurs années pour tout dire. Il y avait le suivi psy à traverser, j’ai beaucoup été aidée par Jean-Michel à l’époque. Il m’avait même conseillé de faire un post-diplôme sur les gender studies à Londres. C’est ce que j’avais fait, j’étais partie une année, c’était vers 2001 je crois. Deux ans avant l’opération. Là j’avais rencontré toute une scène artistique passionnante, cela grâce à Karen Eliot, une amie commissaire que j’avais rencontré dans un séminaire. Elle m’avait introduite dans un groupe qui m’a beaucoup aidé à l’époque, le Kommunist Sex Klub. Le groupe défendait le communisme spirituel ou communudisme. Ce qui est bien dans la magie sexuelle communudiste c’est que nous apprenons à aimer la polysexualité par-dessus tout, l’activation de notre vraie nature transsexuelle, nous permettant de vivre nos orgasmes avec notre corps tout entier. Contrairement aux apologistes des rapports sociaux capitalistes, les communudistes n’ont aucun désir d’exalter la supériorité de « l’homme moderne » sur ses ancêtres primitifs. Au contraire, les communudistes comprennent intuitivement la « grandeur » de l’homme primitif et voient l’avenir de la société dans la restauration, mais à un niveau plus élevé, du communudisme primitif des sociétés sans classes du passé. Les communudistes savent que tout ceux qui veulent être cohérents dans leur opposition au capitalisme doivent nécessairement se réapproprier les types de conscience qui ont émergé des communautés primitives, ainsi que leur forme sociale. Puisque la communauté primitive était une vraie communauté, une société sans exploitation, dont la production était toujours orientée vers la satisfaction des besoins humains, il s’ensuivait qu’une grande partie des ressources matérielles de ces sociétés n’étaient pas seulement dirigée vers la lutte immédiate pour la (sur)vie, mais également vers des activités qui étaient appréciées tout simplement pour le bien-être qu’elles procuraient. La nécessité impitoyable d’orienter l’activité vers un objectif futur – l’image qu’on se fait en général de la vie quotidienne dans une société « primitive » – laissait aussi la place à des activités de pur plaisir, sans fin puisque à durée fondamentalement indéterminée. La tyrannie du temps n’existait pas et tout le monde se trouvait transporté dans un présent extatique.

S.E. : Et artistiquement, tu t’es orientée vers quoi après tout ça ?

C.M. : Après Londres et l’opération à Bordeaux je ne savais pas trop quoi faire. J’ai finalement décidé de changer complètement de vie et de ville. Je suis partie m’installer à Paris. Je voulais approcher le monde du new burlesque trash, du féminisme pro-sexe, du queer. Concrètement cela a pris plutôt la forme d’un post-burlesque, on ne se refait pas. Je faisais tout de même beaucoup d’efforts pour affiner ma silhouette, je me suis mise à faire du sport, je suivais des formations pilates, des cours d’effeuillage. Mais la plupart du temps on voulait me coltiner dans un rôle qui ne me plaisait pas. Alors je me suis mise à voyager, je suis notamment beaucoup allée à l’est, j’y ai fait des résidences, en Ukraine, Pologne, et puis en Slovénie. Là j’ai trouvé une scène artistique passionnante. La Slovénie était un pays qui m’intriguait depuis longtemps. Au début ce fut grâce au NSK, le Neue Slowenische Kunst des années 80. Avec Angel nous nous étions passionnés pour leur univers, pour les moments fondateurs du mouvement, notamment pour l’affaire de l’affiche placardée dans toute la Yougoslavie où ils avaient remplacé la croix gammée d’une affiche nazi par une étoile rouge, ce qui avait conduit certains d’entre eux dans les hôpitaux psychiatriques de Belgrade… À l’Ouest les gens ne comprenaient rien… Manu Chao parlait d’un mouvement fasciste, surtout à cause de Laibach, sans voir une seconde que le NSK était un large mouvement qui englobait philosophie, arts visuels, poésie, cinéma, peinture, théâtre postmoderne, un mouvement pas tant que ça uni par des pratiques ou disciplines communes, mais par des intérêts communs, la déconstruction de l’espace politique, les représentations et re-présentations de la puissance et de l’histoire, et la langue symbolique de l’idéologie totalitaire et de l’avant-garde, afin d’enquêter et de révéler les liens entre eux, de montrer que les esthétiques d’avant-garde avaient été dévoyées par les totalitarismes. Du postmodernisme monumental. Alors un jour de 2004, quand j’avais vu qu’Eda Čufer, dramaturge et écrivaine clé du mouvement, donnait une conférence à Rotterdam, je m’étais déplacée. Čufer nous avait raconté l’histoire d’un groupe d’étudiants communistes russes des années 60 qui s’appelait Pornographie Politique Progressiste (PPP). Le groupe pratiquait la résistance passive contre l’information strictement réduite pendant le régime stalinien. Čufer nous raconta qu’en réaction à la révolution sexuelle libre et libertine dans l’Ouest, de petits groupes de l’Est se réunissaient en secret, discutant philosophie et politique, tout en se livrant à l’alcool et l’amour libre. Ce sont eux qui ont créé Octobriana, la super-héroïne de la révolution bolchevique. L’intervention d’Eda Čufer à Rotterdam m’avait tellement intéressée que j’étais allée lui parler à la fin de la conférence. On avait discuté de beaucoup de choses, j’étais enthousiaste, j’avais tellement de questions à lui poser sur le NSK, les clips de Laibach dans lesquels elle avait joué, la guerre, et toute cette histoire très riche de leur génération. Je lui avais aussi raconté un peu ce que Angel et moi faisions à Bilbao à la même époque et elle m’avait suggéré de regarder les films serbes de Dušan Makavejev, celui sur Wilhelm Reich particulièrement. Et puis c’est aussi elle qui m’a montré pour la première fois le travail de Ive Tabar, un artiste slovène qui faisait de la performance médicale, de l’auto-chirurgie aussi. Ive avait fait des études d’infirmier et avait commencé à exercer au moment de la guerre de Yougoslavie dans une unité de soins intensifs. Il y avait été constamment confronté à des situations où la frontière entre la vie et la mort était à peine perceptible. Cela l’avait conduit à en faire la quintessence de son exploration artistique. Je reste très marquée par tout cela.

S.E. : Et aujourd’hui ?

C.M. : Ah aujourd’hui… j’écris, je participe encore de temps en temps à des performances, quand je trouve les gens sympathiques, mais je ne suis plus si jeune ! Mais j’aime encore le cosplay, le filth, et puis je continue des activités militantes dans le milieu queer. Je me suis d’ailleurs rapprochée ces dernières années des gens de Bourges, de la friche. Et s’ils me lisent, je veux leur dire que j’espère même travailler encore plus avec eux !

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