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 changeformes

J’ai repensé à toutes ces histoires dont m’avait parlé Jean-Michel et j’avais tout de même l’impression d’être dans une mauvaise saison de True Blood. Leur petit groupe à la clinique, car il était bien évident pour moi maintenant qu’ils étaient tous associés dans quelque chose, me faisait trop penser à cette sorte de petite aristocratie hitlérienne qui régissait ce monde glamour de métamorphes. Et puis je me demandais si son délire avec le taoïsme sexuel ne confinait pas tout simplement à la folie nihiliste… Il me décevait… J’avais envie d’écouter du rock’n roll de cœurs brisés…

J’ai essayé d’en parler avec lui. Je l’ai fait demander et il m’a accompagné à l’extérieur pour une fois. Je lui disais que je n’en pouvais plus d’être ici, que je rêvais de manger à une terrasse de café, que je n’en pouvais plus des soupes aux champignons et des plats de riz qu’ils ne me donnaient que rarement. Il me disait qu’il comprenait mais que, voilà, je devais garder mes catétères, etc. etc. Nous nous sommes assis autour d’une table en pierre qui se trouvait un peu au fond du jardin, l’air était toujours chaud, l’été n’avait pas l’air de vouloir s’arrêter. Jean-Michel portait tout le temps la blouse blanche maintenant. Nous avons ouvert les deux bouteilles de cockta qu’il avait amené, sorti les deux cigarettes électroniques.

Pour répondre à mes doutes sur le grotesque de nos dernières discussions, il parla à partir d’un autre paradigme métaphysique. Je reconnu à nouveau le docteur en lui qui parlait… Il y a un certain nombre d’endroits dans le Talmud où il est fait mention d’une personne appelée le « tumtum ». Le tumtum se réfère évidemment à une personne androgyne, un hermaphrodite. Comme tu le sais bien, cette condition peut aller de la rarissime vrai hermaphrodite aux variations de l’intersexualité. Le tumtum a été défini comme une personne sans organes génitaux masculins ou féminins spécifiques, une condition qui est extrêmement rare. Les deux termes sont souvent employés dans les textes pour décrire un phénomène beaucoup plus fréquent, une personne née avec des signes génitaux ambigus. Tu sais aussi que la tendance générale malgré le débat toujours vif dans la médecine d’aujourd’hui est de prendre des mesures (chirurgie et/ou hormonothérapie) afin de rendre l’enfant soit mâle ou femelle, en supprimant ou en supprimant les fonctions ambiguës. Cela se fait sur la vieille croyance qu’il serait presque impossible pour un enfant de développer une vie sociale ou matrimoniale normale sans une identification sexuelle définitive. Or cette question est bien suivie chez les juifs. La doctrine originale de l’utérus à sept chambres de la littérature rabbinique décrit trois chambres sur la droite, à partir desquelles se forment les  fœtus de sexe mâle, trois à gauche, à partir desquelles se forment des fœtus de sexe féminin, et un dans le centre, à partir duquel un a-droginos (hermaphrodite) ou tumtum (fœtus avec des organes génitaux ambigus) se développe. Comme de nombreuses lois et obligations juives sont spécifiques de genre, les rabbins sont concernés par la détermination du sexe juridique de chaque individu. C’est donc une bonne raison pour qu’il y ait de nombreuses discussions dans les sources rabbiniques sur les individus dont le statut sexuel est ambigu.

Je ne sais pas si tu vois où je veux en venir Chus, mais nous nous intéressons aussi aux sources hébraïques, on peut aller jusqu’au sabbataïsme si tu veux. Mais bon, c’est clair que nous voulons vraiment que ton bébé soit notre tumtum, notre premier métamorphe. Nous l’espérons et nous voulons que tu l’espères avec nous. Tu te souviens des Danseurs-Visages du Bene Tleilax, dans Dune, il y a ce que l’on appelle leur sympatico, un pouvoir mimétique qui leur permettait d’assumer l’apparence d’un autre être en même temps que sa psyché, de changer de sexe à volonté. Tu imagines ? Dans Dune les Danseurs-Visages sont des êtres de synthèse et chez Iain Banks les métamorphes sont des humanoïdes génétiquement modifiés capables d’entrer dans un état de transe leur permettant de modifier leur apparence physique. Les métamorphes de Banks ne peuvent pas se reproduire avec des humains non métamorphes, sauf génofixage spécialisé en reproduction interespèces. Dans True Blood les métamorphes ne peuvent prendre la forme d’un autre humain qu’à condition d’avoir déjà tué un autre métamorphe. Et puis il y a encore les ufologues qui parlent de présumés métamorphes venant d’une autre planète ou dimension, vivant sur Terre et se faisant passer pour des êtres humains. Certains théoriciens de la conspiration croient que les E.T. métamorphes sont là pour dominer et opprimer l’humanité, nous, nous disons qu’ils sont des créatures bienveillantes qui essaient de nous guider vers un avenir meilleur. Bref, tu vois, je connais le sujet, mais je ne veux pas que tu nous prennes pour des mad scientists, où alors oui, nous sommes des mad scientists, mais au sens somafera. D’ailleurs nous sommes vraiment surpris de ta bonne résistance aux produits, il semble qu’à force du temps tu maitrise l’art somafera, l’art de la résistance à la violence psychique de la douleur, celle de la résistance au feu, aux poisons, à toute les sensations extrêmes. Je lui répondis en souriant qu’entre mon usage de drogue, l’alcool, la danse, le sexe, les opérations, qu’effectivement j’étais plutôt bien armée. Et puis n’oublie pas que je suis initiée khlysty, comme Raspoutine, on ne m’empoisonne pas comme ça, dis-je encore en rigolant à moitié.

Bref, nous étions là à deviser tous les deux sur des sauts de paradigmes qui commençaient à me dépasser sérieusement. Il n’y avait plus rien de très réel en ce mois d’août infini. Où pouvais-je aller avec tout ça ? Et mon bébé, j’avais l’impression que c’était autant le leur que le mien. Je parlais cash à Jean-Michel. Tu es sur que tu me dis tout ? Lui ai-je demandé. Oui, oui, il ne fallait pas que je doute… Quand est-ce que je vais pouvoir sortir ? C’est trop tard maintenant me répondit-il, ta condition ne te le permet pas.

Il m’a ramené. Voilà, je n’en sais guère plus sur ce qui va m’arriver dans les semaines qui viennent. Il ne me parle à peine de l’accouchement, ils viennent juste prendre des mesures ou me donner des cachets, sans un mot, évidemment, ces filles-là ne parlent pas autre chose que slovène, ce qu’elles font croire en tout cas. Jean-Michel a été malgré tout clair sur une chose. Il a parlé au pluriel quand il a dit qu’ils voulaient que je donne naissance au métamorphe. Et cela ne me plait pas beaucoup. Comme cela ne me plait pas beaucoup de s’étonner de ma résistance au produit. Oui, c’est vrai je me sens mieux, je peux marcher en vérité, et psychiquement je sens qu’il faut que je passe au travers du miroir sans tain de la réalité dans laquelle ils m’ont enfermés. Je vois clair maintenant, ils sont tous associés ces changeformes, et cela probablement depuis le début, depuis ces saloperies de rituels du 21 décembre 2012, ces trois jours dont je ne me souviens pas, une vraie séance de brainwashing, je les revois en flash maintenant, le cobaye de leur délire moonchild, métamorphe, tumtum, kitsune, tout ce qu’ils veulent. Que? Vamos a destripar, y después? Il faut que je me casse d’ici.

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