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Ce n’est pas facile d’écrire en cette saison. Il fait tellement chaud, écrire me fait piquer du nez. Mais un ami m’a demandé des nouvelles, alors je dois vous raconter où j’en suis. L’autre nuit, amigas, j’ai fait un sueño muy extraño, un rêve qui s’est concrétisé en une sorte de voyage astral. Tout d’abord, dans la première phase du rêve, je me livrais à des orgies avec d’autres femmes, mais dans toutes ces scènes j’étais accompagnée d’un renard dont je sentais le fascinant regard rivé sur moi et le souffle tiède sur ma nuque. Dans le moment suivant, je me retrouvais dans une réunion de famille, je me déshabillais complètement et me mettais à quatre pattes devant ma propre mère, dans la position d’une renarde en chaleur. Je me prenais littéralement pour une renarde et j’en adoptais le comportement devant toute ma famille. Encore un peu après, la renarde en moi se mettait à faire l’amour à mort à Jean-Michel, il aimait cela, je le possédais, mais j’étais submergée par des pulsions érotiques si fortes que j’avais aussi cette vision d’être une succube, comme si mon unique objectif était de consommer l’autre, d’épuiser toute son essence vitale, de me l’approprier, de le vider jusqu’à ne laisser qu’un corps inerte et sans vie… Ensuite je me souviens grogner pendant des heures en lacérant le lit avec mes ongles et mes dents…

Curioso sueño… Il faut dire que je suis clouée sur mon lit, alors il n’est pas étonnant que je parte en voyage astral… Sans compter que les substances qu’ils m’administrent doivent grandement aider… Mais il faut que je vous dise aussi que ces derniers jours, comme j’ai très peu de visites, comme ils ne m’accompagnent plus à l’extérieur, je me lève en secret la nuit pour marcher dans ma chambre, faire des exercices. Je me force, cela fait mal, surtout quand je tente de m’accroupir et de me relever à répétition, c’est douloureux. Mais je n’ai maintenant que moyennement confiance en l’équipe médicale ici. Ils m’assurent que pour le bien du bébé le mieux est que je reste couchée, mais je suis persuadée qu’il faut tout de même que je fasse des exercices minimaux, no ?

Bueno, j’ai parlé de mon rêve à Jean-Michel quand il est venu me voir et nous avons eu une longue conversation sur la question. Tu sais, m’a-t-il dit, les rêves métamorphes sont assez connus. Dans la Grèce antique par exemple, Zeus se transforme en cygne pour séduire Léda. Dans la Rome antique, dans Les Métamorphoses d’Ovide, la métamorphose est un pouvoir propre aux dieux, dont ils usent à loisir pour punir ceux qui les ont offensés, ou au contraire, sauver du danger ceux qui leur sont chers ou encore pour apaiser leur chagrin. J’aime beaucoup cette œuvre parce qu’Ovide déploie un corpus large et varié de changements de formes humaines, de manière partielle ou totale, définitive ou temporelle, en minéraux, végétaux, en astres, et surtout en animaux et autres créatures fantastiques. Et puis, l’idée se retrouve également dans la tradition en Afrique, en Amérique du Sud, en Amérique du Nord et en Chine. Parmi ces cultures, des animaux qui reviennent régulièrement sont le loup, le tigre, le renard et le jaguar. La renarde, on la retrouve dans de nombreux contes chinois sur les métamorphes femme-bête, les femmes-renardes qui augmentent leur potentiel vital par le vol de l’essence masculine. Les anciens Chinois distinguent d’ailleurs la métamorphose « légale » de « l’illégale ». La métamorphose légale résulte de l’accroissement des connaissances à travers l’étude des classiques anciens. La métamorphose dite illégale est acquise grâce à une forme de sexe tantrique où, par exemple, le pouvoir féminin va être volé par le mâle par le coitus reservatus (le contrôle de l’éjaculation). Les contes européens sur les succubes, les incubes, les vampires, les loups-garous présentent ces créatures comme démoniaques, mais les contes Chinois les présentent comme des êtres normaux, des métamorphes qui, ayant pratiqué des disciplines difficiles, ont grandement augmenté leurs pouvoirs. La discipline légale, l’étude des classiques, est effectivement difficile, elle nécessite de nombreuses années d’une grande concentration. La discipline dite illégale, le vol érotique de l’essence humaine, est plus facile et beaucoup plus rapide. Ta métamorphose en renarde libidineuse est donc empreinte de taoïsme et explique ta volonté d’augmenter ta puissance personnelle par le vol de l’essence humaine. Tu es déjà une métamorphe Chus.

Jean-Michel s’était servi un verre d’eau et avait poursuivi avec un point précis. Tout au long de l’histoire, la métamorphose a été l’un des moyens les plus efficaces pour nous transformer, à la fois comme individus et comme communautés. Chez les Sioux, les guerriers se métamorphosaient en buffle afin de devenir meilleurs chasseurs et d’honorer l’esprit d’un animal qui fournirait à la famille de la nourriture, des vêtements, des cordes d’arc, de la graisse, etc. Des tribus entières se sont adaptées comme cela aux glaciers, aux inondations et autres changements environnementaux, en devenant métamorphes, en modifiant radicalement leurs perceptions internes et externes, et, ce faisant, changeant leur mode de vie pour survivre. Je suis convaincu que nous avons tous la capacité de changer de forme au niveau cellulaire, nous transformer en jaguars ou en buissons ou toute autre forme avec laquelle nous créons une alliance. Les chamans croient que nous sommes un avec tout, y compris les montagnes, les arbres et les jaguars. Donc tu vois, si nous voulons atteindre l’idée d’une paix véritable, nous devons examiner un concept beaucoup plus grand que celui de l’existence humaine. Nous devons rechercher la paix en toutes choses. Le métamorphe est l’avenir de l’humain.

Voilà ce que Jean-Michel m’a raconté… Il m’a ensuite à nouveau laissé à moi-même… J’avoue que son approche chamanisme et gnostique tantrique et taoïste me laisse tout de même sur ma fin. Ce sont des sujets que nous avons largement abordé à l’époque au Kommunist Sex Klub. Je trouve qu’il laisse de côté le mythe de la décadence des chamans qui permet de comprendre la limitation des traditions qui ont suivi. Je pense que l’homme primitif, en contraste avec les perspectives dominantes dans la plupart des cultures « civilisées », n’était pas un gnostique, aucunement un ascète qui répudiait le monde matériel. La vision du monde de l’homme primitif était affirmée, il embrassait tout l’univers vivant dont il faisait partie, et dont il n’avait aucune envie de s’échapper. Et c’est sur la base de ce « matérialisme » intuitif que j’ai des réserves quant à une expérience extatique qui serait purement spirituelle, qui engagerait seulement l’esprit et non l’ensemble du corps. Je ne vais pas vous souler trop avec le marxisme, mais Karen Eliot nous disait d’ailleurs dans les réunions du Klub que la décadence des chamans, que la dépréciation de l’extase communudiste vers le dogme religieux, ne sont que le reflet d’un coup d’arrêt dans l’accès à la conscience du monde par l’homme primitif, et, en même temps, une confirmation du caractère nécessaire et progressif du processus historique tortueux qui a mené de la vision d’un monde poétique primitif aux attitudes spirituellement pauvres de la modernité bourgeoise. Une confirmation, en somme, de la nécessité historique de l’aliénation comme l’a écrit Marx dans les Grundrisse. Par ailleurs, cette compréhension des limitations « sociales » du communisme primitif nous permet également de comprendre les limites de sa création « spirituelle » la plus élevée, le dreamtime, le temps rêvé. Le rêve exprime un désir intérieur profond d’une vie pleinement humaine, une vie correspondant aux désirs refoulés de l’espèce, mais il est en même temps une gratification de substitution, un substitut à la vraie vie. Il implique nécessairement un éloignement, une séparation du reste du monde réel et la découverte d’un monde intérieur. Cela est vrai pour le rêve « ordinaire » et le « rêve éveillé » du chaman, même si celui-ci se connecte aux rêves des autres et entre dans le mystère de l’inconscient collectif. Le rêve reste un monde secret caché et séparé de la vie ordinaire et on peut dire que les limites de l’extase purement spirituelle se trouvent ici : étant dans l’impossibilité de transformer le monde autour de lui, l’homme primitif pouvait trouver sa richesse à l’intérieur, dans les rêves, dans les mythes sacrés. Le rêve est certes un aperçu d’une vie plus intense, plus épanouie, mais c’est un aperçu déformé, les symboles mythiques permettant de mieux comprendre la réalité mais aussi de la cacher. Mais l’homme primitif était trop plongé dans la perspective mythique pour être en mesure de séparer une fonction de l’autre. En ce sens, il a été mystifié par les mythes, pris dans le rêve. Il est significatif, par exemple, que l’extase chamanique, à quelques rares exceptions près, ne va pas au-delà du niveau visionnaire : le chaman est projeté dans un monde de la révélation par excellence, mais ces révélations sont masquées par un certain nombre de symboles anthropomorphiques et thériomorphiques. Ce n’est que dans les cultures plus développées que la vision « mystique » a commencé à voir à travers ces symboles – y compris le symbole « Dieu » – et à réaliser leurs limites. On pourrait dire que les plus hautes formes de la tradition mystique du détachement – Maître Eckart, le bouddhisme zen et quelques autres – sont même essentiellement athées, ayant dépassé toutes les projections anthropomorphiques sur l’univers. Et comme le dit Karen Eliot, pour que l’individu puisse réaliser sa nature Bouddha, il doit vivre dans un environnement social qui est consacré à ce développement et non aux besoins d’une minorité privilégiée, en d’autres termes, dans une société communiste sans classes. Il existe tellement de pratiques mystiques qui ont été dogmatisées du fait de l’incapacité humaine à changer les conditions sociales et naturelles dans lesquelles l’homme se trouvait…

Pour revenir au point de vue de Jean-Michel, cela m’amène à penser que la plupart des conseillers tantriques, des alchimistes sexuelles, des coachs échangistes, des sexologues avant-gardistes comme lui, sont dans la partie médiane d’un système pyramidal. Ceux qui proposent leurs services thérapeutiques doivent finalement embrigader encore plus de gens dans leur mouvement de « guérison sexuelle ». Ceux qui se sont impliqués dans ces activités « new age » se rendront compte que la meilleure racine à l’extase est en fait en opposition au capitalisme, puisque le but de tous les vrais révolutionnaires n’est pas seulement un retour au niveau supérieur des formes d’organisation sociale que l’on trouve dans les sociétés humaines pré-aliénées, mais la récupération des modes chamaniques de conscience qui ont émergé de communudisme primitif. Comme je l’ai déjà dit, dans les sociétés « primitives », la tyrannie du temps n’existait pas et tout le monde se trouvait transporté dans un présent extatique. Le chamanisme était alors une ascension vers un état où femmes et hommes bénéficiaient d’une union complète et non-aliénée de l’instinct et de la pensée consciente.

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Images : Ophélie Soulier, Kommunist Sex Klub

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