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La révolution des robots fait-elle écho à une peur ancestrale d’une rébellion des choses, une peur d’une grève générale de l’objet ? Car dans notre monde sémiotique, les frontières poreuses de l’identité font s’étendre les objets à l’être et à « l’autre ». Et oui, les êtres humains ne sont plus seuls à présent. Motivée par des inquiétudes indéterminables dans les sociétés de reproduction de masse, l’étrange vision d’une armée de clones envahissant la planète a fait surface dans l’imaginaire populaire.

Nous, les individus du code source, déchirés entre un désir de différenciation et l’attrait irrépressible de la conformité, développons des motifs, tels des automates cellulaires dans un Jeu de la Vie. La mode et l’identification de surfaces textiles sont des éléments clefs dans les jeux de rôles sociaux dont les règles tournent autour de l’affirmation forcée de l’adoption d’un style de vie. Dans le vaste spectacle de l’auto-branding, les individus portent des collections de textiles héraldiques ou d’imposants signes iconographiques produits par le corporate design. Même si seule une poignée d’idoles se fait indemnisée pour arborer les logos des nouveaux chefs suprêmes, la grande majorité porte des marques déposées (même s’il s’agit de contrefaçons) afin de développer un sentiment d’appartenance. Ce phénomène d’identification visuelle comme signe d’appartenance à un autre, à un groupe, se manifeste par exemple dans les styles urbains se caractérisant par le port de marques comme s’il s »agissait de tatouages tribaux profondément imprimées dans le derme. Bien que de telles identités soient généralement des constructions virtuelles, un réseau de concepts, elles ont néanmoins des effets bien réels sur les organisations sociales humaines. Un objectif insaisissable et un sentiment d’urgence vont alimenter de manière constante une forme d’énergie propre qui se distinguera alors comme une entité à part entière et qui se traduira en une sorte de proto-identité, un double esclave sémiotique.

Tout semblerait donner raison à l’émergence d’un style qui donnerait l’avantage aux rebelles, à ceux qui désobéissent à dessein. L’ahurissante danse des signes est un alphabet de narrations, de légendes et de mythes sociaux qui sont open source pour ceux qui sont capables de les lire. Mais la construction d’une identité, produit et cible de « liens », ne fonctionne pas d’une seule façon, c’est une arme double-face de gestion de l’affect destinée aux stratégies de résistance. Les notions idéalisées de la capacité d’agir du public combinées avec l’art de la guérilla sémiotique permettent aux consommateurs de remporter des victoires tactiques et de corrompre les stratégies des puissants. N’oubliez jamais que la plupart des activités sociales visant une réduction du nombre de signes constituent par essence une pratique de retraite et n’engagent pas de discours sur la vie publique ou la résistance sociale et politique. Quelles sont les nouvelles formes de résistance opposées aux sociétés de contrôle qui seraient susceptibles de menacer les plaisirs du spectacle ? C’est un véritable défi que d’être capable de penser comme tout le monde et de ne penser comme personne.

La bilocation est une expérience apparitionnelle qui décrit une situation dans laquelle un individu ou un objet se trouve physiquement à deux endroits distincts au même moment. Ce phénomène revient à se trouver à deux endroits simultanément. Les nouvelles identités furtives de la rébellion adopteront le dédoublement pour semer la confusion quant à la l’illusoire source originale de leurs actions terroristes sémiotiques.

La source originale n’existe pas. L’originalité, en tant que manifestation de nouvelles visions, était ce que le modernisme réclamait pour un dynamisme de l’innovation, mais le caractère iconique post-religieux de l’authenticité innovante s’apparente en définitive à une sorte de culte ancestral qui aurait mal tourné. Les structures psychosociales des systèmes d’identité sont rassemblées autour de l’original inimitable, l’aura mythique de l’authenticité chérie par les conservateurs, et basée sur leurs quasi-croyances religieuses qui fétichisent le contact avec une source unique.

L’information est en effet unique en soi puisque, si vous partagez un savoir, il double. Lorsque des personnes échangent des idées, chacune d’entre elle aura au moins une idée de plus, c’est-à-dire que, grâce à une logique miraculeuse, il vous est possible d’avoir le beurre et l’argent du beurre. Mais dans les royaumes du féodalisme informationnel, un ordre politique néo-médiéval universel qui prend profondément racines dans l’âge sombre des superstitions et des disettes, le bouleversement des frontières existant entre l’original et sa copie est perçu comme une forme de terrorisme symbolique. Cette fascination pour la similitude et l’unicité alimente également un discours politique superficiel qui tente de faire croire que le conflit majeur des siècles derniers n’avait concerné qu’un détail tactique mineur relatif à la quantité d’égalité humaine nécessaire pour parvenir à l’objectif général de maximisation du bien-être humain. L’idéologie autoritaire de droite est envoûtée par les fantômes de l’unité et de la pureté, par un culte de la tradition qui perçoit toute sécession hors d’un centre sacré comme une menace contre les principes de la hiérarchie.

« Toute vraie effigie a son ombre qui la double », met en garde Antonin Artaud dans la préface du Théâtre et son double… et il ajoute : « l’art échoue à partir du moment où le sculpteur qui modèle croit libérer une sorte d’ombre dont l’existence déchirera son repos. » Une interprétation n’est pas vraiment une imitation de la réalité, mais devient une réalité pour elle-même. L’image n’est pas un double de la réalité mais la réalité double les images. Même notre propre image semble avoir une vie qui lui est propre.

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Photo : Chus Martinez et Chus Martinez

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