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L’intelligence des sociétés ancestrales avait conduit les vivants à ritualiser la séparation d’avec les morts comme une relation avec l’au-delà et comme une séparation hygiénique pour préserver ceux restant du côté vital. Avec l’organisation rationalisée des sociétés, les vivants vont oeuvrer à l’éloignement hygiénique de la fréquentation des morts au quotidien, à la séparation maximale de la vie d’avec la mort. Jusqu’à ne plus côtoyer la mort de son vivant. La science expérimentale, elle, va connaître un tournant fondamental avec la naissance de la biologie, en passant de l’expérimentation sur les morts à l’expérimentation sur les vivants. S’imposera alors le protocole qui veut que l’expérience in vitro (hors de l’organisme – dans l’éprouvette) précède l’expérience in vivo (dans l’organisme – animal ou humain).

La fin du XVIIIe siècle fut un tournant dans les relations des vivants avec la mort. Des erreurs lors de la gestion de certaines épidémies (le choléra en Europe, la variole dans les troupes de George Washington) ont fait prendre conscience de la nécessité de l’hygiène dans la gestion de concentration de population (casernes, prisons, hôpitaux, etc.). L’avènement des politiques démographiques (derrière Malthus) va consacrer la réification de la population. La biologie va naître et affirmer l’expérimentation sur les organismes vivants.

À la fin du XVIIIe siècle, Paris sent la charogne. Le cimetière des Innocents (dans le quartier des Halles) avait été en usage pendant près de dix siècles et était devenu un foyer d’infection pour tous les habitants du quartier. Devant une situation insoutenable de charniers à ciel ouvert, la construction des catacombes a été décidée par la monarchie en 1785. Le transfert des ossements et cadavres a lieu tous les jours rituellement à la tombée de la nuit. La révolution va suivre rapidement (climat insurrectionnel ?) et une des premières lois de la monarchie constitutionnelle (du 14 décembre 1789) relèvera de l’hygiène et demandera au pouvoir municipal de « faire jouir les habitants des avantages d’une bonne police, notamment de la propreté et de la salubrité… » Les transferts se poursuivront jusqu’à la fin du règne de Napoléon.

À la même époque, le courant vitaliste est très puissant dans la médecine. Au XVIIIe siècle, la « vie » à proprement parler n’existait pas, mais seulement les « êtres vivants ». Les médecins, naturalistes ou physiologistes de la fin du Siècle des Lumières s’avouent incapables de saisir rationnellement « le mouvement secret des choses » au fond des êtres vivants, au-delà des principes mécanistes. Paul-Joseph Barthez, d’abord médecin du roi pour devenir ensuite celui du premier consul Napoléon Bonaparte, pose les bases de la conception philosophique et s’efforce de définir la « vie » comme de la matière dans laquelle se trouve un principe qu’il définit comme « force vitale ». François-Xavier Bichat, un de ses émules, va lui définir la vie comme « l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort ». Par mort, Bichat entend l’ensemble des processus physiques et chimiques qui sont caractéristiques pour lui du non-vivant. Bichat refuse alors l’expérimentation sur le vivant car il considère que, puisque la simple action d’un bistouri sur un organisme vivant est une action physique (donc agissant dans le non-vivant) qui ne peut que perturber le fonctionnement « normal » de l’organisme, alors elle ne peut nous apprendre quoi que ce soit sur le « principe vital ». Bichat se limite donc à l’anatomie comparative en disséquant des cadavres pour comprendre le fonctionnement des organes dans le vivant et la manière dont agissent les maladies. Bichat meurt prématurément en 1802 alors que le mot biologie est forgé par Lamarck qui va essayer d’expliquer l’hérédité des caractères et l’évolution des espèces dans une perspective globalement vitaliste. Dès lors, la recherche d’une explication du principe moteur qu’est la « vie » va légitimer l’expérimentation sur les corps vivants.

Le sentiment vitaliste perdure au XIXe siècle d’autant plus que l’opinion partagée par le sentiment populaire est que l’expérimentation sur le vivant est malsaine, anti-religieuse, contraire à la perception chrétienne de l’âme animant le corps. Néanmoins, en 1828, le recours à une force vitale est mis à mal avec la naissance de la chimie organique. La perspective vitaliste de Bichat sera également réfutée par les physiologistes du XIXe siècle, et en particulier par Claude Bernard qui ne voit pas une opposition entre le vivant et le non-vivant, mais plutôt une harmonie, d’où sa sentence « La vie, c’est la mort ». Pourtant l’aversion vitaliste de l’expérimentation sur les vivants reste très présente dans les sociétés chrétiennes du XIXe siècle. Et dans bon nombre de cas, la prise de risque expérimental des chercheurs va se faire sur les populations noires issues de l’esclavage. Ainsi, stimulées par le malthusianisme et la volonté de contrôle des naissances, les premières avancées importantes en matière d’étude de la reproduction vont s’établir à partir des expérimentations sur les femmes noires. Les femmes blanches ne voulaient pas à l’époque Victorienne avoir des médecins observant leurs parties génitales ni subir des opérations douloureuses sans anesthésie. Les femmes noires, elles, ne pouvaient pas dire non. Il faut dire que la communauté scientifique avait fourni les fondements médicaux à l’esclavage en affirmant que les personnes noires étaient très différentes des blancs, médicalement et biologiquement. Il était dit que les noirs étaient moins intelligents, des sous hommes, peut être même pas tout à fait humain, qu’ils étaient insensibles à la douleur, immunisés contre les maladies comme la malaria et l’insolation ce qui faisait d’eux une main-d’oeuvre parfaite pour le travail dans les champs. En fournissant un raisonnement qui construisit un « racisme scientifique » , la science avait déjà validé l’institution de l’esclavage mais servit également ses propres intérêts en établissant les fondements qui autorisaient les médecins à acheter des esclaves noirs pour leurs expérimentations. En Amérique, où la question de l’esclavage suscitera la Guerre de Sécession, les noirs seront utilisés, majoritairement, ou même exclusivement, de la conception de vaccins aux opérations expérimentales. Leur consentement était facultatif et les expérimentations se faisaient rarement dans un but thérapeutique mais la plupart du temps dans l’objectif d’étendre le savoir médical. L’éthique vitaliste chrétienne va commencer à servir d’alibi pour les plus scabreuses expérimentations sur des individus considérés par les chercheurs comme n’étant de toute façon pas aussi humain qu’eux.

Pasteur, qui était empreint d’une forme de vitalisme, va démontrer pourtant l’absence de « génération spontanée », idée vitaliste persistante, et établir qu’un être vivant possède au moins un ancêtre dont il tire ses caractéristiques. Il fait ainsi reculer l’hétérogénie qui distingue le vivant du non-vivant. Ses recherches mènent à une meilleure compréhension des règles d’hygiène élémentaire, à la pasteurisation des aliments et à la découverte des vaccins contre la rage et la maladie du charbon (anthrax). Ses élèves, les pastoriens, se lancent à l’assaut des grandes épidémies dans les pays du Sud. Derrière la popularité de Pasteur, les médecins vont représenter alors l’optimisme colonial. Ils vont mettre à profit leurs compétences scientifiques dans l’organisation des troupes lointaines et asseyent efficacement l’organisation coloniale. Les médecins organisent l’assainissement des colonies et prônent la séparation des populations. Avec les pastoriens, la médecine ne va plus seulement être un instrument de l’occupation : elle devient également un instrument de colonisation et de politique coloniale.

Le début du XXe siècle verra la promulgation des grandes lois de santé publique en Europe. Alors que la « médecine des preuves », qui implique l’utilisation de statistiques et la pratique d’essais, s’est imposée en Occident, la limitation des expérimentations sur les populations blanches entrave la volonté d’expérimentation des chercheurs européens. La colonisation, en tant que phénomène d’occupation de l’espace, donc de mouvement humain, est un facteur de diffusion et de confrontation avec de nouvelles maladies. Le terrain est donc bien plus intéressant et plus propice pour les expérimentations des médecins. C’est dans les laboratoires des colonies que sortiront bon nombre de vaccins, au prix parfois d’expérimentations à l’éthique fondamentalement raciste.

En 1906, William Bateson, après avoir redécouvert les lois de Mendel, est le premier à introduire le terme de génétique. Cette redécouverte imposa l’idée que des particules matérielles indépendantes et juxtaposées (appelées plus tard gènes) se transmettaient, selon des lois statistiques immuables, de génération en génération. Le gène deviendra rapidement l’élément de base matérialisé des vieilles conceptions déterministes et des projets eugénistes et racistes.

À partir de 1932 et jusqu’en 1972, le fameux exemple américain de Tuskegee illustrera très bien la persistance de vue du « racisme scientifique » dans l’usage de population noire pour des expérimentations. Une étude in vivo va être menée par le service américain de santé publique sur des Noirs syphilitiques du village de Tuskegee en Alabama. Pendant quarante ans, on leur fera croire qu’ils étaient suivis (dans les faits : repas gratuits, aspirine contre la douleur, ponctions de moelle épinière, assurance pour couvrir frais médicaux et frais d’enterrement) tout en s’assurant qu’ils ne recevaient aucun traitement d’aucune autre source. L’objectif était de comprendre « l’évolution naturelle » de la maladie.

La conflagration du vitalisme, de l’évolutionnisme et de la génétique aura progressivement conduit aux pires idéologies eugénistes et racistes dans la première moitié du vingtième siècle. Lors de la seconde guerre mondiale, les scientifiques nazis mèneront des expérimentations sur des vivants considérés par eux comme inférieurs, ayant une plus faible qualité génétique et moins investis de « force vitale ». Le premier document en matière d’éthique médicale après la seconde guerre mondiale sera le Code de Nuremberg, adopté à la suite du procès de médecins nazis en 1947. La déclaration internationale d’Helsinki en 1964 complétera et précisera le Code de Nuremberg.

La victoire américaine se traduira rapidement par la mise en place d’une nouvelle science du vivant dimensionnée à sa politique industrielle. Dans les années 50, la connaissance moléculaire de la cellule et la découverte par Watson et Crick de la structure de l’ADN vont permettre d’affirmer la réductibilité de la vie à la matière. L’universalité du code génétique permet de postuler que les mécanismes gouvernant tous les organismes vivants sont de même nature, puisque tous les êtres dérivent d’un même alphabet. Tout gène pouvant fonctionner lorsqu’il est transféré dans un autre organisme vivant, il est possible d’asservir génétiquement n’importe quel être à l’expression du programme génétique d’un autre être vivant, simplement par transfert de gènes.

En 1980, le « biologique » va faire son entrée dans le champ des catégories d’inventions brevetables. L’arrêt Chakrabarty de la Cour Suprême des États-Unis va renverser près d’un siècle de jurisprudence constante « puisque c’est vivant, ce n’est pas brevetable » en considérant que les micro-organismes génétiquement modifiés sont brevetables. La Cour opéra une distinction nouvelle entre les organismes vivants qui sont le « produit de la nature » et ceux qui sont le « produit de l’homme ». Ainsi, une différence va être faite entre les micro-organismes issus d’un processus naturel et ceux ayant nécessité la main de l’homme pour être produits, c’est-à-dire issus d’un processus non naturel.

Dès lors, l’arrêt établi par la Cour suprême posant que désormais le vivant n’est plus considéré comme « produit de la nature » dès lors qu’il nécessite l’intervention de l’homme pour être mis à jour va faire jurisprudence dans le monde entier.

L’arrêt aura servi de déclencheur d’adaptation du droit des brevets aux nouvelles techniques de génie génétique et par là même aux nouveaux procédés biotechnologiques. L’apparition des ordinateurs avait complètement modifié l’accès à la biologie et les années soixante-dix furent une longue bataille pour les laboratoires pour imposer la bioinformatique. L’exemple le plus significatif apparaît sans conteste être celui du brevet obtenu immédiatement après l’arrêt Chakrabarty par l’Université de Stanford sur la technique de l’ADN recombinant, première technique véritable de génie génétique ouvrant la voie au clonage des gènes et par là même à l’étude et à la manipulation du matériel génétique des organismes vivants. Mise au point en 1973, l’invention n’avait pas réussi à obtenir la brevétisation jusque-là, car développant un « procédé de production de chimères moléculaires à fonctionnement biologique », donc non recevable par l’office des brevets.

En 1987, l’office américain des brevets va entériner définitivement l’arrêt Chakrabarty en reconnaissant la possibilité de faire entrer dans le domaine de la brevetabilité toute matière biologique ayant nécessité l’intervention de l’homme pour être mise à jour. C’est cette « intervention de l’homme » qui leur confère leur caractère « non naturels », même si les propriétés alors mises en évidence sont celles de la nature comme c’est le cas lorsqu’il s’agit du séquençage et de l’identification des propriétés d’un gène particulier.

Dans la lignée de ce nouveau droit, en avril 1988, pour la première fois dans le monde, un brevet portant sur un animal sera attribué. L’année suivante, conséquence directe de l’explosion de la bioinformatique, l’expression « in silico » va exprimer ce fait que désormais, il faut compter, outre l’expérience « in vivo » et « in vitro », l’expérience « in silico », avec des ordinateurs, sur une puce informatique ou en simulation. Le terme sera ensuite utilisé pour soutenir la création des programmes génomes.

Le discours dominant de la génétique aujourd’hui voit le monde vivant comme une gigantesque machinerie dont les éléments premiers et constitutifs, les gènes, s’assembleraient comme un mécano. La science génomique du XXIe siècle dit vouloir dépasser les blocages de la génétique du XXe siècle et les tendances futures de la recherche relèvent de la génomique de santé publique, de la pharmacogénomique, de la génomique synthétique et des technologies convergentes de la génomique. La génétique ciblait les maladies rares, déterminées par un seul gène et concernant une petite partie de la population, la génomique dit vouloir s’attaquer aux maladies touchant des populations ou communautés entières, qu’elles soient courantes (cancer, diabète) ou complexes, avec de fortes interactions environnementales dans les sociétés industrielles. Véritable outil d’affinage de la gestion biopolitique, la génomique propose l’amélioration des performances des êtres vivants tout au long de leur vie, par des approches préventives (dépistage de prédispositions et de traitement avant l’apparition des symptômes) ou relatives à la détection précoce des comportements (hyperactivité et autres « gènes » de la délinquance ou de la folie) : un futur de corps-machines défectueux ou augmentés où la science du « pré-crime » pratiquerait « l’ingérence » au sein de la famille même.

La transsexualité aujourd’hui n’échappe pas à cette logique. Puisque le DSM-IV continuait de considérer la transsexualité comme un « trouble » – le DSM-5 isole cela dans une nouvelle catégorie la « dysphorie de genre » – des études furent menées dans les années 2000 pour tenter de donner une explication génétique à la transsexualité. Publiée début 2009 dans un journal de biologie psychiatrique, une étude australienne explorait une association possible entre des variations génétiques, des polymorphismes dans le gène du récepteur bêta aux œstrogènes, le gène de l’aromatase et le gène du récepteur aux androgènes et la transsexualité. Pour cette étude avaient été recrutés 112 transsexuels caucasiens (hommes en femmes, pré- ou postopération de changement de sexe, la plupart suivant un traitement hormonal) et une groupe contrôle de 258 hommes caucasiens. Certains des transsexuels, disait l’étude, avait déjà présenté des troubles de l’identité dans l’enfance, d’autres non. Les personnes enrôlées avaient été recrutées aux États-Unis ou en Australie et le diagnostic avait été posé selon les critères du DSM-IV. La significativité statistique des résultats fut bien faible : la variation génétique est présente chez 44,1% des transsexuels, mais aussi chez 36,5% des contrôles. Cela n’empêcha pas les auteurs de conclure tout de même que l’association qu’ils rapportaient démontrait le rôle de facteurs génétiques dans le développement du transsexualisme hommes en femmes, et la nécessité d’élargir ces investigations à d’autres gènes de la stéroïdogenèse.

Ce type de recherches, comme celles visant à définir si l’homosexualité a des bases génétiques, est tout à fait symptomatique d’une science idéologisé. De nombreuses firmes privées prospèrent déjà sur le marché des tests génétiques sauvages pour des prédispositions génétiques peu claires. Il faut rappeler que les gènes subissent déjà in utero, puis tout au long de la vie, des modulations que l’on appelle « épigénétiques ». Ces modulations affectent l’expression des gènes sans changer leur séquence d’ADN. C’est cette part d’imprédictible et de modulable de notre génétique individuelle, qui façonne l’unicité des individus et permet d’échapper à un déterminisme génétique trop contraignant. Grâce à cette part d’imprédictible on échappe à la tentation d’un screening prénatal pour savoir si l’enfant à naître sera transsexuel, bisexuel, aimera les bagarres ou sera bon élève. C’est en utilisant la génétique à des fins idéologiques que le risque d’une discrimination précoce risque de naître. Pourrait-on imaginer maintenant, comme le suggère Béatriz Preciado, que le genre devienne quelque chose de fluide ou de flexible, à l’image de l’imprédictibilité, qu’on adopte comme on le sent, avec ou sans traitement hormonal, chirurgie, suivi psychiatrique ? Ce qui est terrible est de voir que ce racisme scientifique centenaire est bien ancré chez les homophobes et transphobes, comme il le fut auparavant dans le racisme scientifique colonial. Rappelons que si la couleur de la peau est indéniablement héréditaire, son « gène » n’a jamais pu être localisé : elle n’est pas simple effet génétique. Analyser les conditions de la vie, dès lors qu’elle est « humaine », ne saurait se limiter, même pour un biologiste, au seul mécano génétique. Les relations entre les gènes, l’environnement et les organismes sont des relations réciproques dans lesquelles les trois éléments sont à la fois des causes et des effets et ignorer cette interaction originelle c’est s’exposer à des simplifications qui trahissent la complexité du monde vivant.

1000208_10151538028482828_1555752359_nillustrations : Ru Paul

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