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Lorsque la photographie fut inventée, on se souvenait encore du spectacle fantôme de la fantasmagorie. Le daguerréotype, nouveau médium mimétique lors de son invention en 1839, était vite devenu un élément clef de la séance de spiritisme. Les esprits des morts s’incarnaient dans cette nouvelle technologie comme des fantômes qui chercheraient un corps. L’affinité du nouveau médium et celle des médiums contemporains spécialisés en possession par les esprits devint évidente lorsque la photographie spirite, fixant les esprits des morts sur une image reproductible, devint rapidement un genre à part entière. Le méta-média offrit une « preuve » photographique de la matérialisation ectoplasmique des esprits et fournit une métaphore de la relation entre la matière externe et la pensée immatérielle.

Au début du XXème siècle, la photographie joua un rôle important dans la promotion des médiums qui se déplaçaient de ville en ville. Eva Carrière, médium très populaire connue sous le nom d’Eva C., était une star dans toute l’Europe et à l’international qui laissa derrière elle une quantité extraordinaire de compte-rendu de ses prouesses ectoplasmiques. Une de ses contemporaines et collaboratrices, Stanislawa P., fut prise en photo en train de cracher de longs écheveaux visqueux d’une substance blanche qui passaient miraculeusement sur son visage. Manifestement, les représentations fétichisées d’Eva C. et de Stanislawa P. n’étaient pas sans inspirer une bonne dose de fascination érotique à leurs spectateurs et on prétendait qu’un médium du nom de Kathleen Goligher exsudait des ectoplasmes par le vagin.

Le mot ectoplasme entra dans le langage relatif aux esprits à la fin du XIXème siècle. Dérivant du grec ektos signifiant « dehors » et du mot plasma « substance qui peut être façonnée ou moulée », l’ectoplasme est décrit dans le Oxford English Dictionnary comme étant une « substance visqueuse à laquelle les esprits ont recours pour apparaître sous une forme visible… vivante, sensible au toucher et à la lumière… froide et légèrement lumineuse… ». D’autres ont décrit les ectoplasmes de façon plus prosaïque comme étant constitués de lambeaux de gaze qui empestaient la javel. Après être apparu, un ectoplasme était supposé réintégrer le corps du médium, à moins de n’être brusquement capturé comme dans le cas d’Helen Duncan.

Les débuts du cinéma sont profondément colonisés par les esprits des (non-)morts. Certains des premiers films développent des thèmes d’agents de l’au-delà où interviennent les personnages les plus étranges tels que le somnambule Cesare dans Le Cabinet du Docteur Caligari (1919) de Robert Wiene, Le Golem (1920) et le grand classique Nosferatu, une symphonie de la terreur (1922). Jusqu’à aujourd’hui, dans une chaîne cinématographique ininterrompue, les comptages de morts actives et passives dans les films ne cessent de croître et la médecine légale est devenue une source traditionnelle de divertissement. Les Experts dialoguent de manière régulière avec la matière morte par le biais d’une technologie sophistiquée : « Les morts nous parlent… » Sur des écrans de télé où brillent de mystérieuses couleurs, « aucune victime n’est oubliée » et les médecins légaux « attendent un signe » de la part de cadavres rigides. C’est l’aube du média mort : « lorsqu’il n’y aura plus de place en Enfer, les Morts parcourront la Terre ».

El Iblis Shah

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