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Je reprends un peu le blog. J’étais vraiment fatiguée ces derniers jours. Cassée même… Ils m’ont donné un cocktail tel de médicaments et de substances via le catétère que je ne savais même plus ce que je prenais… Anxiolytiques, agents anti-fatigue, hormones, etc., etc., quien sabe, j’ai l’impression que les dosages sont énormes, de faire un long voyage médicamenteux… Je somnole beaucoup, je me sens faible, je pique du nez, j’ai des problèmes à parler… Marko m’a dit que j’ai fait de la dysarthrie, que ce sont des troubles du langage d’origine cérébrale, mais que ça allait passer. Depuis hier il y a tout de même un léger mieux, ils m’ont donné du modafinil, Alenka m’a sorti dans le parc. En fauteuil, pour le moment je ne peux pas marcher. J’ai essayé de me lever, mais ce n’étais pas brillant. J’ai fumé deux cigarettes, cela faisait longtemps. La chaleur de l’été en Styrie est épuisante aussi. Au moins dans ma chambre j’ai la climatisation. Je reste des heures à regarder le plafond, il n’y a que les mouvements du bébé qui me sortent de ma torpeur… Je suis tellement high certaines fois, que tout est flou autour de moi, les lumières, même physiologiques, m’agressent. Je vois les médecins, Marko, Alenka et d’autres, discuter de moi l’air grave, je suis leur cobaye, parfois j’ai très peur, mais je rêve du happy ending, ça me tient.

Je repense à ma petite enfance, je vois mes parents dans leur grand lit, moi à côté dans un tout petit lit, je suis en colère contre eux, ils baisent mais ne me disent rien ensuite sur ce que j’ai vu, ils ne sont pas honnêtes. Mais je vis un sentiment de plénitude aussi. Je suis convaincu que le choc périnatal est une vrai expérience de transformation. Le bébé, c’est le meilleur thérapeute, la meilleure horloge biologique. Je me dis que j’en ai marre des gens sans enfants. Je repense aux beaux-arts, aux fêtes futiles, aux profs. Je me dis qu’à l’école, l’enseignement y était lamentable… Lorsqu’on passait en séminaire cela ressemblait plus à des séances d’humiliation ou de glorification. La culture restait entre ceux qui la possédait déjà. Les artistes profs en contrat indéterminé étaient rendus à l’état de fantôme pour cause d’alcoolisme. Les théoriciens cherchaient leur nouveau poulain pour qui ils pourraient faire toutes leurs préfaces de futurs catalogues. Les nouveaux profs étaient là un peu par défaut, avec le ressentiment de devoir enseigner parce qu’ils n’étaient pas appréciés à leur juste valeur (en terme de rentabilité, production, cote…). Il y avait aussi ceux qui étaient recrutés parce qu’ils étaient déjà impliqués dans une autre institution, pensant qu’ils pourraient créer des nouvelles passerelles pour l’école, et qui finalement ne profitaient que du prestige du curriculum, ils cumulaient deux salaires et étaient tout à fait absents de l’école. Sans compter les cinquantenaires en pleine crise qui voyaient en l’école un harem potentiel. Seuls un ou deux croyaient encore au projet pédagogique, à la transmission, au partage des connaissances, et en la vie finalement, car tout cela ressemblait plutôt à quelque chose de mortifère. Nous, on a été une génération sacrifiée, celle qui aura essuyé les plâtres. Je pense aussi aux étudiants qui se sont progressivement réorientés vers le commissariat d’expo, le nouveau métier à la mode. Mais ceux-là c’étaient les premiers de la classe, qui n’étaient pas dans la vie, parce qu’à l’école, il y avait tout de même cette prétention de former la future élite, mais par une discipline bourgeoise et paternaliste, alors pas étonnant que cela ait donné une génération de commissaires-artistes. Commissaires du bon goût d’un art comptant pour rien. Nous on s’en foutait bien, on faisait la nuit. On faisait du feismo ? Très bien, au moins c’était des choses que les profs n’auraient jamais fait, au moins là ils ne pouvaient pas nous paternaliser…

Mais beaucoup d’étudiants avaient des égos démesurés, on les formatait à ça aussi. Mais on voit bien que ce n’est pas que dans l’art, que la société dans son ensemble formate à ça. Les gens cherchent à créer une « marque » de leur individualité, c’est « l’auto-branding », ils se créent eux-mêmes leur emballage et se transforme en un produit à vendre. Depuis les années 80 et l’explosion de la stylisation sociale, de la segmentation de la population pour les besoins du capitalisme non plus selon des normes de classes mais de styles de vie, de valeurs, d’attitudes, l’épidémie de narcissisme s’est propagé à la culture dans son ensemble. De nos jours, au moins une personne sur dix est malade du trouble de la personnalité narcissique raconte la psychiatrie, mais cela oublie les égocentriques, qui le sont à peine moins, malades. Mais le narcissisme c’est une affliction psychoculturelle plutôt qu’une maladie physique. Il n’y a qu’à voir l’époque, l’accent a été mis tellement fortement sur l’auto-admiration que cela a provoqué une fuite générale de la réalité vers des terres de fantaisies où les individus, qui sont à la fois les produits et les consommateurs, se bercent d’hallucinations consensuelles qui leurs donnent un semblant de goût de grandiose. Tous différents, tous pareils, ego-trip pour tout le monde. Il y a la fausse richesse (avec des gens avec des piles de dettes), la beauté bidon (avec les sommes gigantesques investies pour promouvoir ce marché, avec la chirurgie plastique et la chirurgie esthétique), les athlètes bidon (avec les produits dopants), les célébrités bidons (avec la télé-réalité et YouTube), les étudiants au génie bidon (avec l’inflation des diplômés et post-diplômés), l’économie nationale bidon (avec les milliards de dette publique), les sentiments bidons d’avoir des enfants particuliers (avec les parents dans le culte de leur sur-môme qui les éduquent dans le culte du moi), la fin de vie bidon (avec les contrats financiers bidons proposés aux retraités qui leur font croire qu’ils vont retourner dans l’enfance et retrouver la poursuite de leurs rêves) et les amis bidons (avec l’explosion des réseaux sociaux). Tout ce fantasme pour se sentir bien, alors que malheureusement, la réalité gagne toujours.

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L’Internet a apporté une technologie utile, vale, mais aussi la possibilité de célébrité instantanée et une mentalité de « Regardez-moi ! ». Je pense à celles et ceux qui se prennent en portrait avec leur téléphone, le bras tendu ou devant leur miroir et qui postent ça sur Facebook. Je suis la première à admettre que j’ai passé des quantités excessives de temps à trouver la meilleure façon de tenir mon visage et mon corps afin de prendre la photographie miroir la plus flatteuse. Mais j’ai arrêté. Je préfère aujourd’hui les morceaux de corps. Ou les vrais photographes qui proposent des corps dérangeants. Me photographier à l’époque, c’était peut-être documenter l’aboutissement de ma démarche. La plupart des filles penchent la tête vers le bas et lèvent les yeux vers le haut, alors je devais faire pareil ? Montrer que j’étais vraiment une femme ? Mais je me dis aussi que c’était un engagement avec un discours externe, avec les « doctrine(s) de la féminité », qu’on trouve dans les kiosques à journaux, à la télévision, sur Internet et dans la rue, et puis, de toute façon, le maquillage et la mode sont souvent déterminés (par les hommes) comme des techniques de falsification. Les femmes se créent elles-mêmes comme des instances, le corps des femmes, et celles des jeunes filles en particulier, fonctionnent en mode d’émulation, une émulation comme en informatique, une stratégie de préservation, une tactique dans une bataille en cours contre l’obsolescence. Je n’ai pas d’avis définitif là-dessus, mais je me dis qu’au moins dans l’émulation il y a de l’authenticité. Participer à la féminité et documenter ça sur Facebook ou Instagram… c’est une relation à soi-même, comme un objet à travailler, et dont la réalisation peut être plus ou moins efficace. Et les médias sociaux sont une opportunité pour la reconnaissance publique de ce travail. L’image peut peut-être affirmer la subordination sexuelle, mais au moins elle est encore une affirmation.

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Je vous raconte ça parce qu’on en parlait hier avec Alenka, narcissisme et mimétisme. Elle m’expliquait que les tendances humaines qui débouchent sur l’imitation des styles vestimentaires et la contraction des maniérismes non verbaux des autres trouvent leurs racines dans les paléo-circuits du cerveau reptilien. Les paléo-circuits se définissent comme les toiles et circuits nerveux sub-corticaux qui lient les centres de l’éveil du corps, les centres émotionnels et les zones de la motricité du cerveau frontal et du cerveau médial avec les muscles afin d’obtenir les mouvements du corps requis par les signes non verbaux. Le mimétisme est un principe reptilien profond, il s’agit de copier, d’imiter ou de singer un comportement. Alenka m’expliquait que des chercheurs ont isolé des dispositions spécifiques dites « charmeuses » d’un visage humain et ont établi l’existence d’un schéma du charme infantile doublé d’un ensemble de dispositions séduisantes aussi bien chez l’homme que chez la femme. D’autres recherches (menées par le FBI m’a-t-elle dit) démontrent que le fait, pour différents individus, de respirer au même rythme, de cligner des yeux au même moment, de hocher la tête en même temps etc. s’avère très efficace pour l’établissement d’une communication profonde. Ce phénomène crée un rapport de par une réponse comportementale qui entraîne subtilement une communication non-verbale, et tout particulièrement dans le cas des modèles vocaux et des modèles d’échanges de regard. Les mouvements faciaux fournissent une information périphérique suffisante pour conduire l’expérience émotionnelle. L’hypothèse de réponse faciale suggère que l’expression faciale (sourire, froncer les sourcils, etc.) affecte l’expression émotionnelle et le comportement. Le fait de sourire provoque par exemple une légère sensation de bonheur. Alors oui, hommes et femmes cherchent à saisir cela dans l’auto-portrait photographique. Digression et retour à la question initiale… Le portrait narcissique et son partage sur les réseaux numériques publics est bien le produit d’un travail, à la fois sur le corps et sur la représentation du corps.

Bueno, amigos, j’ai aussi tout de même une sensation bizarre dans cette clinique. J’ai repensé à la maman porteuse, une jeune fille, un réseau serbe, peut-être une prostituée ? Une enfant-mère ? J’ai pensé au trafic d’organes à l’époque où Bernard Kouchner administrait le Kosovo, ça m’a mis des idées noires et glauques dans la tête. Je ne connais pas ces gens en réalité. Il me tarde que Jean-Michel arrive. Sa présence me rassurera.

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