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DEVILS2

Je passe mes journées à dormir. Je suis sous perf en permanence, bien dosée en dope. Heureusement j’ai mon ordinateur, je peux lire sur la web, écrire. J’écris des poèmes d’ailleurs, vous avez remarqué ? Je me remémore aussi beaucoup de souvenirs liés à mon cheminement. Ma première opération, mais aussi ma jeunesse, mes premières confrontations au milieu médical. Le milieu psychiatrique des années 90. C’était horrible, mes parents m’avaient convaincu de voir un psy. J’étais tombée sur un escroc. Ils ne savaient pas vraiment comment gérer mes états. Je me défonçais à mort, je me laissais complètement allé la nuit, jusqu’à m’oublier complètement. Ça procédait par crises. À la maison, ensuite, je me mutilais, je me frappais la bite jusqu’à plus rien sentir, je me mettais des perruques, des masques grotesques, genre des bites pendues au nez, je glissais ma bite entre mes jambes dans des culottes serrées et je dansais comme une folle devant la glace, en écoutant du Joy Division, du Siouxsie, du Bauhaus, du Sven Väth et du Liza N’Elias, du Dinarama ou du Siniestro Total, tout ça en me tapant des traces et buvant de l’aguardiente au goulot. Je m’enfermais dans ma chambre des dimanches entiers comme ça, mes parents étaient perdus.

J’avais vu ce psy, un type horrible. Ce curé m’avait diagnostiqué « personnalité multiple ». À force de me faire parler, de m’hypnotiser, de me faire dire ce qu’il voulait entendre, il avait presque réussi à me convaincre. Il voyait en moi des personnalités « alters » qui rétrospectivement étaient vraiment caricaturales. Il me parlait de mes « persécuteurs internes », de mes plusieurs « moi » qui faisaient du mal à mon vrai moi, puritain bien sûr. Il y avait le moi aux « mœurs légères » qui me faisaient me comporter comme une prostituée, mon moi homosexuel, mon moi alcoolique et toxico, mon moi anesthésique qui me rendait capable de supporter sans broncher les violences physiques ou sexuelles… Il me décomposait en toute une palanquée de moi… Maintenant je trouve ça risible, il y avait même l’imposteur, qui simulait les autres moi à l’entendre dire, il en était tellement perdu… Et puis comble, mon moi sataniste, parce que je faisais tout ces trucs performatifs trash aux beaux-arts…

Cet imbécile de Bilbao était complètement sous influence de la psychiatrie de bazar américaine, de la théorie du « Multiple Personality Disorder ». Il voulait absolument me faire cracher que j’avais subi des sévices sexuels durant l’enfance, il soupçonnait même que j’avais été manipulée par une secte sataniste… Mais quelle rigolade. Mais l’époque était à ça. Depuis l’invention de la maladie dans les années 70 elle n’avait fait que croître. Et dans les années 90 les « multiples » étaient partout, c’était la mode, dans les hôpitaux psychiatriques, à la télévision, dans les tribunaux. Depuis le début des années 80 et l’introduction au DSM-III, les souvenirs des multiples étaient de plus en plus macabres. Perversités extrêmes, tortures sadiques, abus rituels perpétrés sur les enfants par une secte sataniste et secrète, l’hypnose pratiquées par les satanistes servaient à dissimuler leur crimes. La chaîne était logique, on ne pouvait rejeter ces trucs délirants, il aurait fallu rejeter les sévices mentionnés, et rejeter les techniques de sondage d’âmes qui avaient permis de faire cracher ces pseudos souvenirs… La propagande du diagnostic de MPD du DSM-III avait abouti à une véritable épidémie de possession démoniaque dans le style Loudun, phénomène épidémique qu’avait si bien montré Ken Russell dans son film essentiel The Devils.

Qui parle du démon parle forcément de chasse aux sorcières. « Le Silence des agneaux » passait pour le film de la décennie. Le nombre de parents, d’instituteurs, de pasteurs qui avaient été trainés en justice pour abus sexuels et satanistes sur la foi de souvenirs recouvrés en thérapie ou au cours d’interrogatoires judiciaires menés par des psychiatres… Combien reconnaissaient des crimes et ensuite se rétractaient…Et puis la False Memory Association, une association de parents victimes, avait fini par retourner la chose. Ce furent ensuite les thérapeutes experts qui furent poursuivis… Ça a pris le temps pour faire le ménage, puisque qu’encore récemment il y a eu l’affaire d’Outreau en France. Les soi-disant victimes d’inceste intervenaient beaucoup dans les associations de malades, les groupes de soutien, dans les chats sur la web, les talk-shows, pour enfoncer leurs soi-disant tortionnaires… Ils ont fini par se retourner et engager des procédures pour abus thérapeutique. Mais pendant longtemps ils en ont fait un mode de vie, et la maladie a tenu tant que le consensus tenait… lobbying des professionnels psy, compagnies d’assurance, juges, campagnes de prévention du child abuse, féministes, médias, hypnose, concept de refoulement, tant que tous étaient d’accord. Quand la construction a commencé à se fissurer, l’ensemble s’est écroulé. L’International Society for the Study of Multiple Personality Disorder and Dissociation a fini par licencier tout son personnel en 1998. Le DSM-IV en travail était censé remédier à ça… Une maladie de l’époque, comme il y avait eu la « mélancolie » au XVIIème, les « vapeurs » des Tourvel de cour au XVIII, la « grande hystérie » de Charcot, la « neurasthénie » de Beard, la « théorie de la séduction » de Freud… Putain d’inquisiteurs déguisés en « experts psychiatres » !

C’est clair que le MPD était l’héritier d’une longue tradition qui remonte à la possession démoniaque, au somnambulisme du XVIIIème, à la double conscience des mésmériens, aux mouvements revivalistes américains, aux médiums spirites, où aux personnalités multiples de l’hypnose de la fin XIXème. Mais ces enfoirés de génération baby boom avaient été bien plus loin. Ils avaient amplifié les traits, le nombre d’alters, les personnalités infantiles, les sévices sexuels subis dans l’enfance, et puis évidemment l’inquisition sur la volonté de transsexualité…

Quel salopard ce psy, cet incompétent pensait qu’avec moi il avait un cas d’école pour épater ses collègues… Une Sybil des années 90, registre personnalité multiple Trans. Moi j’étais jeune, je ne connaissais pas tout cela, et puis on était en plein dans l’époque Volver, j’étais perdue comme les autres.

J’en ai parlé avec Alenka ce matin, elle m’a dit que le DSM-5 avait été publié il y a quelques semaines et qu’il y a de bonnes évolutions… Je n’étais pas au courant. La question de l’identité de genre y est toujours discutée, mais les lignes auraient bougé. Pour préciser, comme le MPD, la « transsexualité » est rentrée en 1980 dans les classifications du DSM. L’homosexualité en était sorti en 1973. D’ailleurs la puissante association américaine qui voulait encore « soigner » l’homosexualité vient de s’auto-dissoudre apparemment. Elle a tout de même attendu 40 ans… Il faut croire que la sortie du DSM-5 a fini par les convaincre… On a un peu parlé de tout ça, qu’en 1994 la quatrième version du manuel avait fait évoluer la définition des « troubles de l’identité sexuelle » et renommer le concept de « transsexualité » en celui de « dysphorie de genre », mettant l’accent sur la « souffrance » transsexuelle. Il faut voir que depuis la fin des années 1970 les protocoles hospitaliers de changement de sexe imposent un certain nombre de règles, d’étapes, qui consistent à « diagnostiquer » comme transsexuelles les personnes faisant une demande de réassignation. Ce processus de « transsexualisation » des variances de genre s’est concrétisé dans les formes de prises en charge protocolaires. Cependant, entre contre-expertises des personnes Trans et réécritures des classifications psychiatriques actuelles, les protocoles ont été mis en crise. C’est la centralité et même l’utilité de la psychiatrie dans le processus de changement de sexe qui sont maintenant discutées. Mais avec le DSM-5 la « dépsychiatrisation » des personnes Trans n’est pas encore au programme. Notamment parce que le débat se situe entre déremboursement, dépsychiatrisation et démédicalisation… À quand l’authentique « dépathologisation » des identifications de genre ? Pour le dire comme Butler, s’entendre dire que votre vie genrée vous condamne a une vie de souffrance est en soi blessant, c’est une parole qui pathologise et la pathologisation fait souffrir. Alors, comment dépathologiser sans démédicaliser, et ce tout en améliorant l’accès aux soins ? Alenka avait fini par me dire que c’est maintenant à l’intérieur même de l’enceinte psychiatrique que les définitions relatives à ce qui se nomme encore actuellement les « dysphories de genre » vacillent au profit d’une définition plus large, moins restrictive et qui, si elle n’assure pas la dépsychiatrisation, cela laisse tout de même entrevoir une rupture conséquente.

Mais je lui ai répondu, l’origine de la transidentité n’est pas génétique, ni même sociale. Par exemple il existe plusieurs cas de jumeaux homozygotes dans le monde, élevés par les mêmes parents dans les mêmes conditions, dont seul l’un deux a eu ce besoin de changer de sexe. Regarde les « frères » Washowski. Cela n’exclut pas l’existence d’un terrain génétique ou social comme facteur de développement de la transidentité, mais il ne faut tout simplement pas confondre le « catalyseur » et la « cause » et arrêter de penser que la sexuation n’est portée que par le X ou le Y, il n’y a qu’à voir la qualité de réponse des récepteurs hormonaux par exemple. Et puis pourquoi il n’y a pas plus de recherche sur l’exposition aux produits féminisants, certains pesticides ou autres produits comme certains conservateurs dans l’alimentation, l’exposition hormonale intra-utérine du foetus aussi, et puis les bébés pilules…

Bref, je m’énerve… Il faut que je reste calme, le plus calme possible… Il en va de la vie de mon bébé… Mais tout de même, cet enfoiré d’Allen Frances qui avait dirigé le DSM-IV reconnaît lui-même maintenant que le type de classification DSM est complètement archaïque. Bon on sent la rivalité de chapelles, mais cela montre tout de même que c’est la panique dans la profession. La « maladie » psy devrait être conçue à partir de la souffrance singulière, et non considérée simplement comme « ce que les docteurs soignent ». C’est la charrue avant les bœufs, puisque cela ne faut que confirmer les habitudes diagnostiques au lieu de les guider. Je suis contre les définitions. La multiplication des variantes de maladies ne sont que des marchés supplémentaires pour le lobbying psychopharma ! A tomar por el culo !

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image : The Devils, Ken Russell

 

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