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Ce weekend j’ai vu comme tout le monde qu’un jeune anti-fasciste s’était fait taper à mort par un skinhead à la sortie d’une vente privée Fred Perry… Fred Perry… si c’est pas con tout de même… Les skins et les redskins qui s’habillent pareil et finissent par tomber les uns sur les autres dans une vente privée… Quelle merde… Plus de trente ans que ça dure, cette même panoplie…

J’en ai parlé à Alenka… Alenka et moi on s’était encore rapprochée pour tout dire… Elle était venue dormir à l’hôtel ces deux derniers soirs, je l’aimais vraiment bien, elle était super douce, elle m’apprenait plein de trucs.

Alors lorsque j’ai vu la nouvelle sur facebook l’autre matin, je lui en ai parlé. On prenait un café à l’extérieur de l’hôtel, les montagnes étaient bien dégagées, on profitait du soleil. Je lui ai expliqué que le mec était super jeune, qu’en France cela faisait la Une des journaux, qu’avec la dernière manifestation contre le mariage pour tous cela prenait tout de suite des proportions conséquentes, que c’était à peine étonnant, que les skins étaient surchauffés, que les anti-fascistes l’étaient aussi, que l’ambiance devait être tendue, que j’étais bien contente de ne pas être à Paris…

Elle m’a tout de suite dit que cela lui faisait penser aux mouvements de jeunesse anti-nazi en Allemagne durant le Troisième Reich. Elle m’a demandé si j’avais entendu parlé des « Meutes » de Leipzig ou des « Pirates de l’Edelweiss » de Cologne. Je lui ai dit que j’avais entendu parler des Edelweiss via ma copine du post-burlesque qui avait pris ce pseudo en partie pour cette raison. Mais globalement je ne connaissais pas trop l’histoire. Alenka s’est mise à me la raconter.

Après le Krach de 1929, alors que l’Allemagne plongeait dans une crise économique sans précédent, la jeunesse fut la première touchée : un demi-million d’adolescents se sont retrouvés à la rue du jour au lendemain, forcés d’errer sur les routes de campagne. Un an après le Krach, on comptait dans les rues de Berlin près de 14000 vagabonds âgés de 14 à 18 ans qui peuplaient les terrains vagues des faubourgs. Contrairement à bon nombre des mouvements Wandervogel à tendance scoutiste, ils refusaient de rejoindre les jeunesses nazis. Des gangs prirent forme. Des gangs dont les membres aimaient porter des foulards et écharpes de couleurs criardes autour de leur cou, des maillots de corps à rayures, qui avaient les bras truffés de tatouages obscènes, les oreilles ornées d’énormes anneaux, étaient affublés des couvre-chefs les plus bizarres de leur temps, des chapeaux melon noirs ou gris à la Chaplin et des chapeaux de femmes fin 19ème à bords retournés, souvent ornés de plumes et autres médailles, et qui portaient des bermudas en cuir surmontés de ceintures triangulaires et sur lesquelles étaient inscrits des signes ésotériques, des dessins de profils humains, et des slogans tels que Wild-frei (libre et sauvage) ou Rauber (bandits). Sans toit et isolés du monde des adultes, ces troupes d’adolescents s’appelaient par des noms sanguinaires – souvent issus des noms de tribus indiennes – tels que « Le Sang des trappeurs », « Les Apaches rouges », « Amour noir », « Drapeau noir » ou les « Pirates de la forêt ». Ils subsistaient grâce au crime : braquages, vols, petits larcins et prostitution mâle ou femelle.

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Avec l’arrivée d’Hitler au pouvoir, les autorités du régime se sont mises à désigner sous le terme de « Meuten » (meutes), des groupes spécifiques de jeunes des quartiers ouvriers de Leipzig qui refusaient l’embrigadement dans la Hitler Jugend (HJ) ou dans le Bund Deutscher Mädel (BDM, organisation nazie pour les filles). On estimera qu’entre 1937 et 1939, 1500 jeunes de Leipzig, dont entre 25% et 33% de filles, furent membres d’une « meute ». La plupart des parents de ces adolescents étaient très politisés, chez les communistes ou les sociaux-démocrates du SPD (Sozialdemokratische Partei Deutschlands). Leurs enfants étaient par ricochet actifs dans les organisations de jeunesse « rouges ». Avec l’arrivée d’Hitler au pouvoir, ces organisations avaient été très vite interdites et les adolescents se retrouvaient à traîner dans la rue. Quand on avait des parents ouvriers dans ces années, on quittait l’école vers 14 ans pour démarrer une formation professionnelle ou travailler à l’usine. On commençait alors à gagner un peu d’argent et c’était les premiers pas vers l’indépendance. Ces adolescents étaient confrontés beaucoup plus tôt qu’aujourd’hui à la vie d’adulte et devaient déjà faire des choix. Comme rentrer dans les Jeunesses Hitlériennes, devenues obligatoires seulement en 1939. Faire partie d’une meute était donc motivé par le rejet du carcan idéologique nazi. Leurs discussions tournaient autour de être amoureux, se tenir la main, embrasser avec la langue ou pas et si oui dans quel sens la tourner. Mais pas seulement. Ils échangeaient des informations sur la guerre civile en Espagne ou s’inquiétaient de l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne. Et lorsque des membres des jeunesses hitlériennes s’aventuraient dans le « Kiez », le territoire d’une meute, ils passaient aux choses sérieuses. Ils les insultaient, leur jetaient des objets à la figure et souvent, cela se finissait en bonne vieille baston. La meute lançait un message clair : c’est notre rue, notre quartier et vous n’avez rien à faire ici. Surtout pas avec vos uniformes et vos croix gammées.

Ces bandes de jeunes prolétaires, en plus de refuser l’embrigadement nazi, attaquaient des militants nazis, des rassemblements et parfois des locaux des Jeunesses Hitlériennes. Des tracts étaient aussi diffusés avec des slogans comme « Jeunesses Hitlériennes, crevez ! » (HJ Verrecke !). Ce type d’actions était particulièrement dangereux. Si des membres des meutes se faisaient arrêter avec ces feuilles, c’était le camp de concentration assuré. Pour éviter que la Gestapo ne remonte jusqu’à eux, ils écrivaient ces tracts avec des petits tampons pour enfant. Ils attaquaient le Foyer Hermann Göring des Jeunesses Hitlériennes à coups de pierres et en brisaient toutes les vitres, détruisaient régulièrement les panneaux d’information des Jeunesses Hitlériennes et du NSDAP dans la rue Adolf Hitler. La situation était telle que la direction locale des Jeunesses Hitlériennes s’était plainte à Berlin que les jeunes hitlériens n’osaient plus se promener en uniforme dans certains quartiers ouvriers de Leipzig. La répression s’est alors intensifiée. Les peines lourdes d’emprisonnement tombaient de tous les côtés. En 1938, deux procès pour haute trahison ont débouché sur des peines de 5 à 8 ans. Certains des condamnés ont même été envoyés en camp de concentration. L’effet escompté d’intimidation n’a cependant pas fonctionné et dès 1939, le régime nazi a décidé de condamner le plus d’adolescents possibles. Un camp de rééducation a même été créé spécialement pour les membres de meutes. Les nazis pensaient pouvoir les convertir au national-socialisme grâce au travail physique et à un lavage de cerveau idéologique. Cette méthode a été massivement utilisée et petit à petit, les meutes ont disparu des rues de Leipzig. Avec l’arrivée de la guerre, tous ces jeunes ont finalement été contraints de s’engager dans la Wehrmacht.

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Mais parallèlement, plus à l’ouest, quand la guerre a commencé, les autorités nazis ont été confronté à d’autres phénomènes, comme à Hambourg avec les Swing-Jugend qui refusaient également de rentrer dans les Jeunesses Hitlériennes. Ils étaient issus de milieux plus bourgeois, ils ressemblaient plus aux zazous français, ils se réunissaient dans les caves pour écouter du jazz et du swing, fumaient en public et affichaient leur américanophilie par le port de vêtements anglo-américains et le langage. Outre leur amour des vêtements amples (les coupes Stenzen), ils portaient de larges chemises à carreaux, de vieux chapeaux de paille cabossés surmontés de badges et de pin’s, et même des bagues et autres pendentifs à tête de mort. Mais ils étaient moins issus de la culture ouvrière comme pouvaient l’être les antifa de Leipzig. D’ailleurs le mouvement antifa est toujours très bien implanté là-bas.

Je racontais alors à Alenka que cela me faisait penser à un roman vraiment intéressant de Roger Vailland, Drôle de jeu, publié en 1945 en France, et qui racontait un peu cette jeunesse rebelle, les zazous, le swing, les caves, la drogue, Paris occupé, mais que les plus radicaux d’entre eux étaient tout de même entrés dans des actes de résistance.

Elle me répondit que oui, alors ceux-là correspondent plus aux pirates de l’Edelweiss, les Edelweißpiraten. Parce que dans beaucoup de villes d’Allemagne, plus l’hégémonie des Jeunesses Hitlériennes était omniprésente, plus les actes de résistance et de rébellion se multipliaient chez les jeunes d’origine prolétaire. Les pratiques insurrectionnelles de ces groupes allaient du sabotage industriel aux combats de rue avec les Jeunesses Hitlériennes, de l’absentéisme au travail et à l’école en passant par l’insubordination, le graffiti subversif et la distribution clandestine de tracts. L’une des activité favorite de ces groupes était l’attaque des randonnées et des campements des Jeunesses Hitlériennes, dans lesquels parfois, ils s’affrontaient avec des dignitaires du régime. L’attitude de ces rebelles était celle de la conflictualité active et permanente avec le pouvoir. A tel point qu’en 1942, Artur Axmann, le chef des Jeunesses Hitlériennes déclarait s’inquiéter que la formation de ce type de groupe avait particulièrement augmenté durant la guerre et qu’il existait un risque sérieux de « renversement moral, politique et criminel de la jeunesse ».

Edelweisspiraten2

Les groupes de pirates étaient en général composés d’une douzaine de jeunes hommes et femmes, organisés sur la base d’affinités communes. Les groupes avaient pour habitude de composer et d’interpréter des chansons, sous la forme de cris pour la liberté et de défiance belliqueuse vis-à-vis des Jeunesses Hitlériennes, de la gestapo, et des nazis en général. Les pirates passaient la plupart de leur temps à se retrouver pour passer de bons moments ensemble et conspirer. Ils s’habillaient à la manière bavaroise, mais affichaient leur style américanophile, ils se faisaient appeler Navajos ou d’autres noms d’indiens. Mais un rapport SA de 1941, déclara formellement que chaque membre des Jeunesses Hitlériennes risquait sa vie du simple fait de sortir dans les rues et le 7 décembre 1942, la Gestapo réussit un coup de filet gigantesque en démantelant 28 groupes, ce qui n’empêcha pas les autres de continuer malgré le sort réservé à ceux qui tombèrent les premiers. Certains redoublèrent même de férocité à l’égard des nazis et intensifièrent leurs actions, ainsi que la nature de leurs actions. La situation devenant de plus en plus sérieuse, le leader des SS, Heinrich Himmler, publia une ordonnance « pour le combat des gangs de jeunes », le 25 octobre 1944. Visé, l’un des groupes les plus importants, installé à Cologne, le Groupe d’Ehrenfeld. Actif surtout en 44, il était composé d’au moins cent jeunes déterminés mais souvent maladroits dans leur clandestinité. Des jeunes, des détenus et des travailleurs forcés échappés des camps, des juifs et des déserteurs le composaient. le groupe réussit quelques coup d’éclats, le tout financé par la contrebande sur le marché noir et le vol d’armes ou d’explosifs. Le 10 novembre 1944, 13 membres du groupe furent exécutés publiquement par la Gestapo devant des centaines de curieux.

« Des Hitlers Zwang, der macht uns klein
(La force d’Hitler nous rend petits)
noch liegen wir in Ketten
(Nous sommes encore enchaînés)
Doch einmal werden wir wieder frei
(Mais un jour nous serons à nouveau libres)
wir werden die Ketten schon brechen
(Nous briserons nos chaînes)
Denn unsere Fäuste, die sind hart,
(Car nos poings sont durs)
ja—und die Messer sitzen los
(Oui et les couteaux sont bien là)
für die Freiheit der Jugend
(Pour la liberté de la jeunesse)
kämpfen Navajos.
(Les Navajos se battent) »

 ***

(Pour Clément Méric)

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