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Je me suis réveillée hier matin dans un état bizarre, je me rendais compte que j’avais donc planté là Damijan et Jure, qu’ils avaient soudain cesser de m’intéresser, il faut croire que je devais être trop clean… Je retournais la chose dans tous les sens, mais j’en revenais toujours à la même réflexion, j’avais l’impression d’avoir franchi un cap, mais quel cap, je ne savais pas trop… J’ai fini par me lever à force de ne pas avancer sur la question, et alors que j’essayais à nouveau de m’apprêter comme il faut, Alenka m’a téléphoné. « Tu fais bien m’a-t-elle dit, je t’emmène à Venise, la Biennale ouvre aujourd’hui, nous allons pouvoir observer grandeur nature la zombification de l’art ! ». Elle avair l’air enjouée, je ne savais pas trop ce qu’elle voulait dire par zombification, mais après notre visite à Kapelica, je n’étais plus tellement étonnée qu’elle associe tout à la mort. « Prévois quelques fringues, on reste plusieurs jours ok ? Je passe te prendre dans une heure et on file, j’aimerai y être dans l’après-midi ».

Une heure plus tard je fumais une clope dans le patio en l’attendant. Les curistes et cyclistes allaient et venaient, il faisait déjà un beau soleil estival. Je pensais aux films et séries de zombies du coup. Je me disais que ces dernières années les figures de zombies ressemblaient bien plus à leurs homologues vivants, qu’ils étaient bien plus traités comme des sujets que comme des cadavres, qu’on les faisaient paraître plus proches de la moyenne des gens souffrant d’angoisse mentale que de l’état de chair décérébrée et animée. Mais je pensais, il y a aussi un truc qui reste dans ces films, même lorsque les zombies démontrent une conscience de soi, leur condition de zombie les fait toujours être perçus comme « autres » par leurs homologues vivants. Et puis les vivants pensent toujours à la possibilité d’une autonomie des zombies, et cela malgré toutes les preuves du contraire, parce que tout simplement les zombies restent des zombies. Je repensais aux films pornos zombies que j’avais vu l’an dernier, aux nombres de filles qui posent en pin-ups zombies aussi, les zombies ne sont pourtant censés être que des corps, rien de plus, n’ayant aucune race, ni sexe, ni sexualité, mais c’est vrai que ces dernières années ils ont été de plus en plus placés dans des rôles sexués. Rien que des films comme Porn of the Dead et Dawna of the Dead montrent bien qu’il y a une sexualisation croissante du zombie contemporain. Alors peut-être que la condition zombie est une bonne métaphore de l’oppression des femmes, que les zombies sexués féminins représentent bien l’histoire de la féminité sous le patriarcat… Les Femen sont un peu comme des zombies alors… J’en étais là quand Alenka est arrivée…

Je suis montée dans la voiture, elle s’était faite belle, vraiment très belle. Elle portait une robe noire et rouge, courte, elle s’était rasée la nuque de près, ça lui donnait un style post-totalitaire qui lui allait vraiment bien. Elle avait l’air extrêmement sure d’elle, elle conduisait d’ailleurs très vite, avec aisance et détermination. Nous descendions plein sud.

Je lui ai tout de suite fait part de mes réflexions, je voulais qu’elle me parle de la zombification. Ah oui, les Femen comme zombies, c’est un point de vue intéressant, c’est vrai que nous sommes vraiment dans un temps du patriarcat où le pouvoir prend des incarnations liées au plaisir hédoniste pur. C’est sans doute cela qu’elles attaquent en affirmant Death to Berlusconi maquillées en zombies, qu’elles se griment comme les pin-ups zombifiées de Ianoukovitch, Strauss-Kahn ou Berlusconi… Mais tout de même… il est difficile d’imaginer ce genre d’agresseur sexuel visualiser ses victimes uniquement comme des objets… Ce type de zombie là ne peut parvenir à justifier son viol qu’en mettant l’accent sur l’incapacité de la victime à la protestation, ou en tout cas sur leur perception que toute protestation importe beaucoup moins que leur propre plaisir, leur plaisir à souiller spécifiquement la victime, en tirant d’ailleurs encore plus de plaisir de sa protestation… ou pire, de la connaissance qu’aucune répercussion ne va résulter de leur action, vu que la victime ne compte pas dans un sens social, ou manque de droits… dans leur schéma psychique ils classent ces zombies sexués féminins de manière commode dans une catégorie similaire à celle des étiquetés malades mentaux… Donc tu vois, oui, c’est logique avec ce que tu as dit au début, sur la sexualisation croissante et la violence zombie, et que les zombies sont de moins en moins zombies, où que certains vivants se comportent de plus en plus comme des zombies… D’ailleurs, désolée de revenir sur la nécrophilie, mais on dit que les nécrophiles, même si le corps violé ne peut réagir, prennent en vérité du plaisir sexuel parce qu’ils infligent des souffrances physiques ou mentales à autrui, à savoir les parents vivants du défunt… Même la nécrophilie s’articule sur le plaisir du violeur à infliger de la souffrance…

Je lui ai demandé si elle avait vu I, zombie. C’est le journal intime d’un mec qui découvre au fur et à mesure de ses symptômes qu’il est en train de devenir zombie. Le processus est lent, c’est un zombie conscient. Ce qui est intéressant aussi c’est la souffrance sentimentale qui le réduit parfois à des comportements pathétiques mais compréhensibles. De vieilles photos de lui et de sa copine lui servent par exemple de fantasme masturbatoire, ça prend une dimension parfaitement atroce la deuxième fois ou son membre lui reste dans la main… L’impact est non négligeable avec cette perte de la masculinité ou de son dernier espoir de vie à travers une procréation potentielle…

Non je ne l’ai pas vu, mais ça recolle à ce qu’on dit, oui, le zombie perd son sexe, alors il dévore sa victime… Enfin, bon, quand je parlais de la zombification de l’art et de la culture, de la Biennale, je pensais à Dawn of the Dead de George Romero, un film de 1978 qui se déroule dans un centre commercial de Pittsburgh, l’un des premiers aux États-Unis. J’aime bien la question d’un des derniers humains survivants, qui dit quelque chose comme : « Qu’est-ce que les zombies viennent faire dans un centre commercial ? » Un autre répond « parce que c’était un lieu important dans leur vie ». Alors quand tu penses à toutes ces personnes qui errent hagards dans Venise, avec leurs badges Stampa ou autres… Tu connais Žižek ? Dans son compte rendu de l’idéalisme allemand, avec sa fascination pour les vampires et les morts-vivants, il affirme que la meilleure explication des zombies est assurée par Emmanuel Kant, qui, dans sa Critique de la raison pure, fait la distinction entre un jugement négatif et un jugement infini. Avec un jugement négatif, tu n’es pas mort, donc tu es en vie. Pas de problème. Avec un jugement infini, tu es mort-vivant, tu es en vie, mais comme mort. Le jugement infini ouvre donc un troisième domaine imprévu, à un mot obscène au-delà de la vie et de la mort, un excès auquel la culture tente de faire face. Et c’est là que réside la vérité de la plupart des films de zombies, c’est que ce sont des fictions qui tentent de faire face aux processus de dénaturalisation du capitalisme tardif, et chaque nouveau film de zombie traite d’une conjoncture historique différente. Bon, si tu penses à ce qu’on vient de dire, il faudrait essayer d’analyser les films contemporains sous cet angle… le patriarcat, la crise, l’économie de surplus et le plaisir…  Et puis, si tu admets alors que tu es dans un film de zombie, tu sais que ça dénaturalise la nature, et transposé dans notre objectif du jour, celui de la biennalisation psychique, c’est la dénaturalisation de la production culturelle que révèle l’alliance du marché international de l’art et du tourisme mondial… Nous avons atteint le point critique de la biennalisation néo-libérale du monde de l’art qui n’est autre que la corruption globale du système de l’art et de la privatisation industrialisée du sens pour s’adapter à des normes et des clichés personnalisés. La seul fantaisie qu’il reste aux travailleurs psychiques est de devoir choisir entre devenir des morts-vivants aux mains de l’autonomie institutionnelle ou aux mains des industries créatives mondiales… Alors me demande pas pourquoi tant de gens veulent devenir des zombies… de toute évidence, à en juger par le nombre d’artistes qui vont à Venise… parce qu’ils osent encore se définir comme cela… la biennalisation psychique, c’est comme s’il fallait mourir pour y entrer… et ensuite se sevrer du sang et de la bile du post-structuralisme, de la théorie du discours et de la politique de la différence… la comparaison est effrayante, car aujourd’hui les zombies ne sont pas lents, comme les zombies marrants des premiers films de Romero, tu as vu 28 Days Later…? Maintenant ils sont rapides, ils brandissent des armes, ils ressemblent à des nazis…

Nous n’étions pas encore à Venise et je me demandais pourquoi nous y allions du coup… Alenka m’a rassuré, on y va pour s’amuser… Et puis rassure-toi, on ne fera pas que la Biennale…

Je vous raconte la suite du weekend plus tard… quel weekend…

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