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Alenka est venue me prendre à l’hôtel lundi en fin de matinée. Le plan était d’aller à Ljubljana pour voir la performance « The Body is a Big Place » de Helen Pynor et Peta Clancy à la galerie Kapelica. Elle m’expliqua que les deux australiennes viennent de la photographie mais qu’elles ont développé ensemble cette performance qui consiste à réanimer des coeurs de porcs… j’étais très intriguée. Il me tardait de retourner à la galerie, de voir ce que devenait le projet engagé depuis de nombreuses années… Apparemment il se portait bien…

Alenka conduisait tranquillement. Nous laissions Zreče et la montagne de Rogla derrière nous. Elle voulait passer par Vitanje pour que je jette un oeil au Ksevt, une magnifique architecture dédiée à la culture spatiale, un lieu qui rend hommage à Herman Potočnik Noordung, un pionnier de l’astronautique. C’est vrai que l’on aurait dit un Ovni dans le paysage alpestre. Alenka m’expliqua que l’architecture était une évocation des stations orbitales en forme de roue dont Potočnik avait dessiné les premiers plans. Nous avons continué par des vallées encaissées, nous gardions le silence, Alenka avait mis une musique de Throbbing Gristle, c’était assez envoutant, on écoutait une chanson d’amour déchirante, Almost a kiss, Genesis P. Orridge nous touchait au coeur…

Parvenues à l’autoroute, je tentais une question. Comment es-tu arrivée à travailler pour Marko, lui demandais-je. Alenka me dit que c’était une longue histoire, qu’elle l’avait rencontré juste après la guerre, qu’elle était jeune encore, qu’elle avait quitté Sarajevo pour revenir en Slovénie où elle avait finalement peu vécu, qu’elle avait réussi à passer les frontières grâce au passeport NSK. J’avais un diplôme d’infirmière mais arrivée à Ljubljana je m’étais décidée à démarrer des études de théâtre à l’université de Ljubljana. À l’époque, je me passionnais pour les histoires de nécrophiles. Je me souviens de l’histoire d’un médecin qui aimait tellement sa femme qu’il n’avait pas eu le courage de l’enterrer. De par son expertise il était parvenu à faire momifier son cadavre. Il avait méticuleusement pris soin du corps et avait même couché avec lui. J’avais trouvé cela radicalement romantique… Je ne crois pas que l’on puisse penser en noir et blanc dans ce genre de situation dit-elle, on ne peut pas le juger et condamner tout de suite. Personne ne pouvait savoir ce qu’il avait réellement ressenti en luttant désespérément pour que sa femme reste en vie, comme personne ne pouvait l’admirer pour le genre de vie qu’il avait choisi par la suite. Tu vois, d’habitude l’amour platonique est décrit dans la littérature et le théâtre. Cet amour insatisfait est idéalisé, c’est le genre le plus dramatique sur l’amour. C’est comme tomber amoureux de quelqu’un qui est déjà mort. Avec la mort, le corps devient de plus en plus froid, jusqu’à ce qu’il devienne aussi froid qu’une pierre. Plus il devient froid, plus il devient lointain. Puis un tourbillon de pensées commence… Nous ne pouvons plus être ensemble… La peau commence à devenir visqueuse, commence à puer. Le corps physique se dérobe et le vrai test de l’amour commence là. Aimer devient encore plus difficile lorsque le corps devient physiquement repoussant. D’autre part, les soins infirmiers d’un cadavre, ce travail minutieux, retournent l’estomac. L’homme utilisait un tissu et une technique de son traitement, qui se désintégrait petit à petit, mais il trouvait encore la force de recoudre laborieusement…

Une fois aussi, j’avais lu sur un meurtrier qui s’était fait des vêtements, accessoires et autres bibelots à partir de peau humaine. Lorsque la police est entrée dans sa maison, ils virent ses trophées, des ceintures et des vêtements, même un abat-jour en peau humaine… Le type a servi plus tard comme source d’inspiration pour des films tels que « Le silence des agneaux ». Ce genre de travail précis et ce que j’en visualisais sur le processus avaient provoqué chez moi l’envie de créer des vêtements pour la scène qui avait l’air d’être réalisés à partir de peau humaine. Je me suis mise à utiliser des morceaux de tissus de couleur chair et je les ai cousus ensemble avec précision, à essayer de produire de multiples fissures au niveau des coutures et de révéler des rougeurs. Parfois, les fissures prenaient des formes organiques, elles ressemblaient à un système de circulation sanguine. La technique que j’ai utilisé est le résultat de nombreuses expériences. Si une robe était longue, je laissais plus de couleur rouge en bas, pour que cela ressemble à un organisme vivant. Mes premiers dessins s’inspiraient de scènes de torture me dit-elle. Je lui ai demandé si elle connaissait la créatrice Katarzyna Konieczka. Oui, je connais me dit-elle, elle est polonaise, je crois qu’elle vit à Londres maintenant. Oui je lui dis, j’aime bien ses appareils qui opèrent la fusion entre appareil orthodontique et instrument de torture. Pour moi, ils représentent les aspirations des êtres humains pour la soumission et expriment une fascination pour le masochisme, à la fois physique et mentale, ce qui est clairement visible en particulier dans les récentes collections nécromantiques. Alenka me dit oui, mais pas seulement, ce serait réducteur, parce que parfois, en raison des relations très compliquées avec un autre être aimé on peut arriver à ce genre de situation… Tu sais, ces machines créées pour infliger de la douleur sont comme une transposition systématique et symétrique de la pensée… Les appareils sont beaux et silencieux, mais on ne peut les supporter sauf si l’on rentre dans une phase où le niveau d’adrénaline s’accroit. Il peut alors y avoir du plaisir et c’est un dialogue entre deux personnes, s’infliger de la douleur mentale dans différentes phases de jeux, endorphines et adrénaline… Je me demandais si elle évoquait ses rapports avec Marko…

Nous arrivions près de Ljubljana, j’avais reconnu les abords de la ville. La performance était à 13h, nous étions juste pour ne pas manquer le début. Alenka me dit que ce qui est intéressant pour nous aujourd’hui est que l’œuvre explore la notion d’échange dans le cadre de la transplantation d’organes, la fluidité entre les limites physiques inhérentes au processus de la transplantation, la frontière ambiguë entre la vie et la mort, le vivant et le non-vivant, et les réponses complexes et multicouches que donnent les bénéficiaires de greffes d’organes. Je sais, on peut imaginer une sorte de science-fiction ou scénario Frankenstein, que les cœurs ont été « ramenés à la vie », mais en fait ils sont capables de continuer à battre justement parce qu’ils ne sont jamais morts en premier lieu.

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Il y avait une trentaine de personnes, peut-être plus, peut-être moins, j’avais du mal à juger. C’était assez spectaculaire, du sang, du rouge partout… Au début les australiennes et les assistants ont eu pas mal de difficultés dans le processus complexe de la préparation de la perfusion cardiaque. Les cœurs ont été stimulés en pulsations continues, et non « ramenés à la vie »… Alenka m’expliqua que les cœurs se fient à leur propre mémoire musculaire ainsi qu’à leur mémoire cellulaire. Ils avaient un travail à faire dans la vie et ce travail leur est si familier que si on leur donne encore une fois des conditions similaires, les cellules vont reprendre leur travail. Elle m’expliqua aussi que les tissus meurent par étapes, mais qu’il est possible de garder certains tissus vivants, c’est de ce principe que la transplantation dépend, de la possibilité d’en garder certains vivants. Je pris conscience qu’en réalité la mort n’est pas un moment figé, mais un processus qui se produit au fil du temps, par étapes…

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Après la performance nous avons posé des questions aux artistes, nous voulions comprendre le dispositif autour, ces écrans avec des vidéos de personnes au fond d’une piscine. Elles répondirent collectivement. Le dispositif de perfusion cardiaque que nous mettons en place dans l’installation est certes une belle forme sculpturale, mais encore plus important, il s’agit d’un système entièrement fonctionnel qui n’est pas sans rappeler le système circulatoire du corps. Mais dès le début du projet, nous avons décidé que nous voulions composer l’exposition de deux formes interconnectées : les cœurs battant d’origine animale, et un travail de vidéo mettant en avant des personnes qui ont vécu des expériences personnelles de transplantation d’organes filmées dans un environnement sous-marin. Dans le travail vidéo les personnes se rassemblent sur des chaises au fond de la piscine et nous filmons aussi les différents moments pour quitter ou arriver à cette scène. Nous avons exploré l’environnement sous-marin comme une métaphore de l’intérieur du corps et comme un moyen pour que divers types d’échanges aient lieu. Cet espace est représenté comme une zone particulièrement sociale, comme une salle d’attente, qui devient intenable, impossible à habiter par manque d’air pour respirer. C’est un espace que tous les participants ne peuvent pas partager constamment même si des efforts sont constamment déployés pour revenir au cercle de chaises au fond d’une piscine d’eau profonde. En ce sens, le travail veut exprimer la complexité des relations personnelles et émotionnelles au sein du réseau de transplantation, où les relations sont généralement anonymes et où, même sans anonymat, la réciprocité serait une impossibilité. Il y a prise de conscience de la présence des autres, mais le contact est limitée alors qu’en même temps les protagonistes sont intimement et viscéralement connectés.

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En sortant Alenka me dit : tu comprends un peu mieux pourquoi je voulais que tu viennes voir cette performance… Oui, j’ai répondu…

Nous sommes allées ensuite nous promener dans le centre de Ljubljana, la ville semblait irréelle, les humains aussi… Nous avons mangé des patisseries près des trois ponts sur la rivière… J’étais bouleversée… Le soir à l’hôtel je me sentais comme dans un état second, je suis allée à la piscine… dans le bassin, je me laissais couler au fond, je m’allongeais, je prenais plaisir à l’apné… j’avais l’impression d’être hors de mon corps…

983978_378537318923387_1027730489_nimages : Galerija Kapelica, Helen Pynor & Peta Clancy

Ci-dessous, vidéo de la performance dans un autre contexte :

Helen Pynor and Peta Clancy ‘The Body is a Big Place’. Video footage of pig hearts perfusion performance from Sam James on Vimeo.

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