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J’ai dîné avec le directeur de la clinique… Il est venu à l’hôtel ce soir… Alenka était arrivée avant lui. Elle m’avait appelé dans l’après-midi, m’avait dit qu’on allait le voir, mais que c’était un homme assez âgé, qu’il était moins impliqué qu’avant, mais qu’il avait une expérience incroyable dans la profession.

Ils sont arrivés pour le diner, je les attendais au bar de l’hôtel, je dégustais l’excellent vin blanc régional. Effectivement il n’était pas tout jeune, je lui aurai donné dans les soixante dix ans. Il m’a dit bonjour avec un accent que j’ai eu du mal à identifier. Il était assez intimidant. La réservation était organisée, Alenka a indiqué aux serveurs que nous allions diner. Nous nous sommes assis dans la salle vide et il s’est tout de suite excusé. Je m’excuse pour tout le mystère entourant votre venue mais nous devons préserver un certain secret médical sur nos activités. Je m’excuse aussi de ne pas pouvoir rester très longtemps ce soir, mais je fatigue à mon âge et j’ai encore beaucoup de responsabilités à la clinique et ailleurs. Mais allons droit au but, Jean-Michel m’a parlé de vous, il m’a expliqué votre parcours, votre intérêt pour les arts corporels, les péripéties que vous avez connues aussi, vos accidents de la vie… Jean-Michel m’a dit que je pouvais vous faire confiance et je crois que nous allons vous aider.

Je ne savais toujours pas son nom… je lui ai demandé, il m’a dit appelez-moi Marko, cela suffira bien pour le moment… Ce n’est pas pour être mystérieux, mais j’ai du changer d’identité à l’époque de la guerre, j’exerçais en Bosnie, c’était compliqué ces années-là, c’est une longue histoire que je vous épargnerai, mais en gros je peux vous dire que j’ai une longue carrière dans la prothèse médicale et transgenre, dans l’obstétrique et le péri-obstétrique. J’ai aussi travaillé pour les artistes au début de carrière, mais je laisse cela pour les jeunes maintenant dit-il en riant.

Le serveur nous a amené des soupes aux champignons, des chanterelles, une spécialité locale. Alenka est restée silencieuse, Marko a continué. La clinique est spécialisée dans les transplantations d’organes, mais également dans toutes les complications obstétriques. Je crois qu’Alenka vous a parlé des grossesses abdominales, nous pratiquons aussi les hystérectomies, les ablations de l’utérus.

Après une pause le temps de mangez un peu soupe, il a continué. Vous savez, au 21ème siècle, la transplantation d’organe est un acte médical de routine de l’insuffisance organique au stade terminal. Toutefois, on en sous-estime considérablement la complexité. Cela commence par la générosité des familles ou des individus qui font un don d’organe, mais il faut les aider à passer la douleur qu’ils éprouvent lorsqu’on leur explique qu’ils ne rencontreront pas les personnes à qui ils font le don. Et puis bien sur, nous avons les bénéficiaires, qui ont le désir de s’engager dans une entreprise extraordinaire, un cheminement personnel qui leur permettra de retrouver une part de leur vie perdue, voir de continuer à vivre. Il faut aussi leur expliquer les complexités les plus extrêmes de la médecine et de la chirurgie. Les histoires des donneurs d’organes individuels combinent destin, bravoure et volonté de laisser un héritage. Les histoires des bénéficiaires d’organes transplantés combinent chance, travail acharné et espoir. Les individus qui composent les équipes de transplantation ont aussi de grands enjeux dans leurs mains, et ce n’est pas non plus simple pour eux car ils ont par ailleurs un travail plus routinier à assurer, des familles et une vie personnelle. Et puis il y a la question du corps receveur. Si le corps intérieur est conscient, et participe à notre pensée et nos sentiments, qu’arrive-t-il quand une quantité importante de tissus du corps d’un autre est transplanté à l’intérieur de nous ? Est-ce que le nouvel organe devient un étranger qui, par nécessité, pénètre notre frontière physique, ou est-ce que le nouvel organe est un invité qui finira par devenir part intégrante de nous ? Et que perdons-nous lorsque notre organe défaillant est supprimée de notre corps ? Nous essayons de répondre à toutes ces questions. Je vous parle de cela parce que vous êtes déjà en quelque sorte sensibilisée à la question. Et que vous souhaitez vous engager dans une nouvelle étape.

Pour ce qui est des hystérectomies, nous devons aussi prendre soin de nos patientes et de leur équilibre psychologique. Nous n’opérons pas de vaginoplastie ou de chirurgie transgenre, mais nous devons tout de même accompagner les femmes qui vont se faire retirer l’utérus, et en ce sens nous pouvons dire que les expertises sont assez proches. En général nous accueillons des femmes qui ont une maladie de l’utérus qui provoque des saignements et éventuellement des douleurs. Quand leurs pertes de sang sont trop importantes, cela peut conduire à un manque de fer important qui se traduit notamment par de la fatigue. En général nos patientes ont essayé sans succès des traitements médicaux ou chirurgicaux. Nos gynécologues leur proposent alors, pour améliorer leur état, d’enlever leur utérus. Habituellement, on envisage cette opération seulement pour les femmes qui ne sont plus en âge d’avoir des enfants. Mais ce n’est pas toujours le cas. Nous avons aussi des cas plus problématiques, des grossesses entamées avec maladie de l’utérus. Pour les cas généraux, il y a possibilité de conserver ou non les ovaires, hystérectomie conservatrice ou non, et d’enlever ou non le col de l’utérus, hystérectomie totale ou subtotable. Les ovaires sont généralement laissés en place sauf s’ils sont malades ou s’ils ne travaillent presque plus, c’est le cas après la ménopause.

Le serveur nous avait amené des wiener schnitzel, mais je vous avoue que je n’avais plus très faim… Marko a continué… Après avoir ouvert et écarté la peau du ventre et les muscles, le gynécologue libère progressivement l’utérus de toutes ses attaches, vaisseaux sanguins, ligaments, etc. Il doit aussi le séparer des organes contre lesquels il se trouve, c’est-à-dire à l’avant le réservoir où les urines s’accumulent, la vessie, et à l’arrière la partie terminale de l’intestin, le rectum. Une fois l’utérus complètement détaché, il le retire. Pendant cette opération, on risque de blesser accidentellement des éléments situés à proximité de l’utérus, vaisseaux sanguins, vessie, rectum ou autres organes. Cela peut exiger des réparations supplémentaires. Nous rassurons nos patientes, en général cela arrive rarement, le risque est bien maîtrisé par nos chirurgiens. Selon la nécessité d’éventuels gestes complémentaires, l’opération peut durer entre quinze minutes et deux heures.

Notre travail est aussi de rassurer nos patientes, une telle opération n’enlève rien à leur féminité ! Il en va de même pour les rapports sexuels. Une fois la période de cicatrisation passée, la patiente peut reprendre une activité sexuelle tout à fait normale : la sensibilité n’est pas modifiée. Mais le plus important est que grâce à l’opération, la patiente ira mieux, elle ne saignera plus, elle n’aura plus mal. Elle n’aura certes plus de règles et ne pourra plus avoir d’enfant, mais elle n’aura pas pas perdu sa féminité.

Voilà… Je suis conscient que cela fait beaucoup d’informations… Mais il est important que je vous explique cela avant d’aller plus loin dans les explications de la démarche que nous pouvons vous proposer…

Pour changer de sujet et avant de vous laissez, je voulais simplement vous dire qu’à la clinique nous avons également un département commercial. Nous préparons par exemple des gélules de placenta. Vous ne le savez peut-être pas, mais depuis toujours le placenta est connu pour ses vertus nutritionnelles, énergétiques voire métaphysiques. En Italie du Sud, on considère le placenta comme le siège de l’âme. Au Mali, Nigeria, Ghana, il est le double de l’enfant. Selon les pays et les traditions, le placenta peut donc être récupéré, brûlé ou enterré sur le seuil de la maison. Nous proposons à certaines femmes de consommer leur placenta sous forme de gélules pour lutter contre la dépression post-partum, stimuler la production de lait maternel, fortifier l’utérus. Elles peuvent donc récupérer leur placenta qu’elles confient ensuite à notre préparatrice spécialisée. Le placenta est déshydraté, réduit en poudre et mis en capsules. Il est vrai qu’aucune législation ne régit véritablement cette pratique. Il n’existe pas suffisamment d’étude clinique sur les bienfaits de la consommation du placenta, même si l’on sait que le placenta contient du fer, de la vitamine B12 et des hormones. Mais de nombreux pays considèrent que les placentas font partie des déchets opératoires… Nous ne pensons pas comme cela… Par ailleurs nous nous intéressons également au sang du cordon ombilical. Les cellules souches qu’il contient peuvent donner toutes les autres cellules de l’organisme.

Enfin, voilà, ce sont également nos activités… Auxquelles s’ajoutent bien sur notre production de prothèses transgenres ou fétichistes, nos peaux prosthétiques. Mais cela ne concerne plus directement la médecine obstétrique.

Marko s’est levé, je dois y aller a-t-il dit. Je pense que vous avez besoin du temps nécessaire pour la réflexion. Notre protocole prendra quelques semaines. Nous voulons être véritablement sur que votre choix sera assumé. Alors prenez votre temps, l’hôtel est couvert, vous pouvez restez là autant que vous le souhaitez. Alenka s’occupera de vous.

Marko prenait un taxi. Alenka et moi n’avions quasiment rien dit durant le repas. Elle resta un peu avec moi, nous prîmes le dessert, mais j’étais assez interloquée. J’avais beaucoup d’informations effectivement, mais les choses restaient encore obscures pour le moment. Alenka me dit que cela suffisait bien pour aujourd’hui. Elle me proposa de prendre un verre au bar en écoutant l’orchestre, mais en réalité je n’avais pas la tête à cela… Je m’excusais et lui dis qu’il fallait que je retourne dans ma chambre, que j’avais besoin d’être seule. Elle me dit qu’elle comprenait et qu’elle passerai me prendre lundi midi pour aller à Ljubljana. Nous irons voir une performance à la galerie Kapelica. Cela te fera du bien, d’autant que tu connais. J’étais contente effectivement, je voulais bien m’aérer la tête un peu… quitter la montagne…

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