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L’intervention d’Eda Čufer à Rotterdam m’avait tellement intéressée que j’étais allée lui parler à la fin de la conférence. On avait discuté de beaucoup de choses, j’étais enthousiaste, j’avais tellement de questions à lui poser sur le NSK, les clips de Laibach dans lesquels elle avait joué, la guerre, et toute cette histoire très riche de leur génération. Je lui avais aussi raconté un peu ce que Angel et moi faisions à Bilbao à la même époque et elle m’avait suggéré de m’intéresser à Ive Tabar, un artiste slovène qui faisait de la performance médicale. Tabar donne d’ailleurs une performance fin décembre à la galerie Kapelica m’avait-elle dit. Je l’avais laissée avec ses amis et j’étais rentrée à Bordeaux avec l’idée de rechercher un peu plus sur cet artiste.

En rentrant en France, j’avais regardé sur le site de la galerie et j’étais tombé sur une performance que Tabar avait donné en 1997, quelques temps après la guerre de Bosnie et Croatie. Ive avait fait des études d’infirmier et avait commencé à exercer au moment de la guerre dans une unité de soins intensifs. Il y avait été constamment confronté à des situations où la frontière entre la vie et la mort était à peine perceptible. Cela l’avait conduit à en faire la quintessence de son exploration artistique. Je découvris que dans ses performances Ive Tabar utilisait les connaissances et les outils médicaux dans une expression artistique explicite et extrême. De sa parfaite maîtrise des outils médicaux avec lesquels il travaille et de celle de son corps, qu’il utilise dans et pour les performances, il en était arrivé au point où l’expertise médicale n’était jamais un problème. Donc, en 1997, Tabar se coucha sur un chariot médical dans la galerie Kapelica à Ljubljana pour la performance « Intubation ». Une intubation est un acte médical où un tuyau en matière plastique est introduit de force à travers la trachée d’un corps inconscient médicalement afin de protéger les voies respiratoires du patient et fournir un moyen de ventilation mécanique. Le processus s’appuie sur la force humaine pour faire glisser le tuyau et comporte ainsi un risque significatif (sans parler de l’observation attentive de la respiration mécanique ultérieure). Tabar était accompagné par une équipe de sept professionnels d’un service de traumatologie, y compris un anesthésiste qui l’amena dans un état d’inconscience. Il faut savoir qu’au cours d’une anesthésie générale, la grande majorité des muscles du corps sont incapables de se déplacer, y compris le diaphragme paralysé qui doit être rempli d’air. Un ventilateur « respire » pour le patient par pompage de l’air à travers le tube et dans les poumons. Le cœur est la seule exception à la paralysie et continue à battre. Tabar ajouta au drame en s’arrangeant pour avoir de la fumée artificielle remplissant la galerie de manière à ce que le processus d’identification de l’audience ait également lieu en ce qui concerne le niveau de difficultés respiratoires… Le public qui regardait cela dans un silence de plus en plus pesant avait pris conscience au niveau sonore que le souffle de Tabar avait cédé la place à une machine…

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Bref, cela m’avait suffisamment intriguée et j’avais fait le déplacement pour la performance de ce mois de décembre 2004. La performance se nommait « Acceptio ». Acceptio corpus alieni est un terme médical pour désigner une prolifération réussie de tissu du donneur ou d’un organe dans le corps de l’hôte. Tabar allait se marier et la performance était un hommage à l’élue de son coeur. Je me souviens que le public était assez jeune à la galerie, entre 20 et 25 ans, il y avait aussi quelques vieux adeptes de body art, mais j’étais tout de même surprise (ou pas vraiment ?) que ce type de performance fascine surtout les jeunes… Tabar nous fit une performance avec un scalpel avec lequel il s’auto-infligeait une longue coupure de trois centimètres à travers la paroi abdominale externe, pour s’y insérer un anneau de mariage. En utilisant les accessoires chirurgicaux il se recousit la plaie une fois la bague insérée, jouant d’une manière physiquement double avec les conventions du mariage et de la maternité…

Bon, je vous raconte tout cela aussi parce que c’est le genre de discussion que j’ai eu aujourd’hui avec Alenka, la fille qui est venue me chercher à l’aéroport de Venise et qui m’a conduit à Rogla. Elle m’a déposée dans un hôtel-spa de station de ski. L’accueil est excellent, elle m’a dit qu’il y avait plusieurs piscines, un sauna, qu’il fallait que je me repose, que tout était pris en charge les premiers jours.

Alenka est très jolie, elle est blonde, avec les cheveux courts, bien rasés sur la nuque. Elle a une belle silhouette fine, et un visage bien caractéristique de cette région, très beau. Dans la voiture pour la Slovénie elle a d’abord largement détendu l’ambiance. On a parlé de Venise, de mes précédents séjours en Slovénie, de Trieste et de l’histoire assez folle de la création de la frontière avec l’Italie en 1918. Puis j’ai commencé à lui poser quelques questions sur ce qu’est l’obstétrique transgenre, elle est restée évasive, mais comme je me suis lancée sur mon cas, je me suis rendue compte qu’elle avait l’air de bien connaître mon histoire… Jean-Michel avait du bien informer ces gens… Elle a enchaîné très vite sur les situations de grossesses péritonéales (appelée également grossesse abdominale) et m’a expliqué que leur clinique est spécialisée là-dedans. La grossesse péritonéale est une grossesse qui se caractérise par l’implantation de l’oeuf dans l’abdomen. Ce type de grossesse se caractérise par une implantation à l’intérieur de la cavité abdominale, généralement après une grossesse tubaire dans la trompe de Fallope. La nidation, c’est-à-dire l’implantation de l’oeuf fécondé et son développement se fait au niveau du péritoine. Parfois, mais beaucoup plus rarement, cette implantation a lieu dans une autre zone de l’abdomen (près des intestins). Le péritoine est la membrane de recouvrement de protection qui se trouve à l’intérieur de l’abdomen et qui protège les viscères contenus dans l’abdomen.

Alenka m’a expliqué ensuite que ce type grossesse est difficile à mettre en évidence. Autrement dit, il existe une difficulté assez importante pour poser le diagnostic de grossesse abdominale. Néanmoins on suspecte une grossesse abdominale en général chez une femme qui présente une grossesse depuis plusieurs semaines et dont l’utérus n’a pas augmenté de volume. La patiente ressent des douleurs particulièrement intenses et de plus en plus importantes au fur et à mesure que la grossesse avance. Il s’agit de douleurs très vives qui sont perçues nettement quand on examine la patiente m’a-t-elle dit. L’évolution se fait très rarement jusqu’à la grossesse à terme, c’est-à-dire une grossesse normale.

Alenka m’a dit encore que le traitement de ce type de grossesse nécessite une laparotomie, c’est-à-dire l’incision de l’abdomen. Les difficultés opératoires sont particulièrement importantes, essentiellement quand la grossesse abdominale est avancée (plusieurs mois de grossesse). L’ablation totale du placenta est risquée car il existe un risque d’hémorragie. Ceci est liée au fait que des gros vaisseaux sont proches de la zone de travail du chirurgien obstétricien. Dans certains cas il est nécessaire de réséquer c’est-à-dire d’enlever des portions d’intestins que l’on appelle des anses intestinales. Certaines équipes chirurgicales préfèrent laisser en place des fragments de placenta impossibles à détacher. Ceci nécessite de mettre en place un drainage important de la cavité de l’abdomen en espérant qu’ils vont progressivement se nécroser c’est-à-dire se détruire d’eux-mêmes et se résorber. Ce type de technique nécessite des précautions particulières et un suivi intense car il existe un risque d’infection et d’hémorragie secondaire.

Alenka m’a semblé vraiment connaître son sujet, elle m’a parlé de ça presque tout le voyage… Il n’y a guère qu’en arrivant dans le secteur de Rogla qu’on a parlé d’autres choses… C’est là que je lui ai parlé de Tabar… Elle m’a dit qu’elle le connaissait, qu’elle aimait bien son travail, qu’elle avait même assisté quand elle était étudiante à une performance où Tabar se passait une perceuse de chirurgie dans le tibia devant le public, et une autre où il s’arrachait un ongle peint avec l’image du sommet culminant de la Slovénie, le Triglav, qui figure sur le drapeau slovène, pour ensuite le planter avec un drapeau de l’Union Européenne dans une salamandre sans yeux qu’on trouve dans les profondeurs de la montagne… Sa manière à lui d’évoquer l’entrée de la Slovénie dans l’Union Européenne… l’Europe qui plante son drapeau au sommet du Triglav, mais aussi sur les corps démembrés des yougoslaves et le corps mou du batracien slovène symptomatiquement aveugle…

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Je suis à l’hôtel maintenant… Je me demande quel va être la suite de l’aventure… J’ai l’impression que je ne peux pas faire machine arrière… Ils m’ont dit de me reposer quelques jours… Je vais profiter de la station thermale…

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