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Je pars donc en Slovénie… Ce n’est pas la première fois que j’y vais. J’y suis allée à plusieurs reprises… C’est un pays qui m’a souvent intrigué, par sa vie artistique si particulière, comme par sa liberté de culte après la guerre. La première fois ce fut lors de vacances à Venise en août 2003. J’avais rencontré un couple d’homos slovènes très sympathiques dans un théâtre érotique. Ils m’avaient invitée à venir passer quelques jours à Ljubljana avec eux pour faire la fête, « ljubljaning » comme ils me disaient… Je ne vais pas m’éterniser sur ce que nous avions fait de nos corps là-bas, mais le plus curieux avait été certainement la rencontre que nous avions eu avec Raël, le gourou français. Les raéliens se réunissaient en Slovénie pour leur congrès annuel. Ils prévoyaient une semaine de médiation sensuelle près de la montagne de Rogla, située en Basse-Styrie, pas très loin de Maribor. Avec les amis (je ne me souviens plus de leurs prénoms), nous étions tombés sur des adeptes dans les rues de la capitale qui nous suggéraient d’aller voir Raël qui donnait le soir-même une conférence au Grand Hôtel Union de Ljubljana. Nous y étions allés enthousiastes. La salle étaient remplie, les premiers rangs occupés par de belles jeunes femmes habillées de blanc, beaucoup de canadiennes, suisses, mais aussi asiatiques. Elles semblaient très honorées de leur place dans l’église raélienne et dégageaient une sensualité étrange. C’était l’époque où Brigitte Boisselier, la présidente de Clonaid, avait annoncé la naissance du premier bébé issu de clonage, « Eve ». Et Boisselier était là en guest star. Elle nous fit un discours hystérique sur « son bébé », son « clone », dans un délire assez pur. Je me souviens aussi de chanteurs absurdes qui animaient la soirée de mélodies mièvres avant l’arrivée de Raël, d’une qui ressemblait à un clone de Céline Dion. Et puis Raël était entré en scène… Habillé de son style bien caractéristique… Il nous avait servi ses discours scientistes les plus délirants, dans un anglais d’une simplicité déconcertante et ridicule, jusqu’à nous parler du downloading, du transfert de cerveau d’un humain vers son clone, que cela allait être le moyen d’atteindre l’immortalité… Et puis je me souviens lorsqu’il parla de la nécessité de la méditation sensuelle, de cette phrase dite avec un petit sourire qui en disait long et qui me fit bien rire : « Science is love. But love is science… ». S’en était suivie la montée sur scène de toutes les délégations, je me souviens que ça m’avait frappé, que j’avais senti l’ouverture à toutes les sexualités que l’ambiance générale laissait imaginer… Après la conférence je m’étais approchée de la table de dédicaces, je voulais voir Raël de près, avoir un autographe de lui, rien que pour le souvenir… Un slovène m’avait alors parlé dans la langue locale, j’avais répondu en anglais, « sorry I don’t understand », et puis il m’avait dit en français, « ah, mais vous venez surement à la semaine de méditation sensuelle ? », « euh non, j’avais répondu, je suis juste là de passage en vacances »… Cela parlait beaucoup français, il y avait de jeunes bourgeois suisses très excités malgré leur style conventionnel, mais aussi des jeunes de multiples nationalités au style nettement plus érotomane. Ils se touchaient déjà, l’ambiance était chaude, on aurait dit qu’ils avaient pris de l’extasy… Tout cela m’avait bien intrigué… Alors j’avais bien rigolé par la suite quand j’avais lu « La Possibilité d’une île » de Michel Houellebecq, deux ans plus tard, Houellebecq qui se montrait avec Raël, Houllebecq qui était allé à la semaine de médiation sensuelle slovène pour préparer son roman…

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Ah la Slovénie… Un pays qui m’intriguait depuis longtemps. Au début ce fut grâce au NSK, le Neue Slowenische Kunst des années 80… Avec Angel on s’était passionné pour leur univers, pour les moments fondateurs du mouvement, notamment pour l’affaire de l’affiche placardée dans toute la Yougoslavie où ils avaient remplacé la croix gammée d’une affiche nazi par une étoile rouge, ce qui avait conduit certains d’entre eux dans les hôpitaux psychiatriques de Belgrade… A l’Ouest les gens ne comprenaient rien… Manu Chao parlait d’un mouvement fasciste, surtout à cause de Laibach, sans voir une seconde que le NSK était un large mouvement qui englobait philosophie, arts visuels, poésie, cinéma, peinture, théâtre postmoderne, un mouvement pas tant que ça uni par des pratiques ou disciplines communes, mais par des intérêts communs, la déconstruction de l’espace politique, les représentations et re-présentations de la puissance et de l’histoire, et la langue symbolique de l’idéologie totalitaire et de l’avant-garde, afin d’enquêter et de révéler les liens entre eux, de montrer que les esthétiques d’avant-gardes avaient été dévoyées par les totalitarismes. Du postmodernisme monumental. Et puis alors était venue leur position au début de la guerre de Yougoslavie… En 1990, après la chute du mur de Berlin et la réunification de l’Allemagne, le NSK devait penser autrement. Avec Angel nous avions lu avec intérêt un texte de Eda Čufer et du collectif Irwin qui parlait de la « nouvelle réorganisation politique, idéologique et économique de l’Europe » et dans lequel ils déclaraient que le NSK changeait de forme d’organisation pour se réclamer d’un « état virtuel utopique sans territoire défini ». Le NSK se devait de fonctionner comme un « organisme abstrait » situé dans le domaine socio-politique déjà existant de l’Europe, leur discours se devait d’être représentatif de l’Est et de l’Ouest de l’Europe, dans son histoire sociale, politique et culturelle. Alors un jour de 2004, quand j’avais vu qu’Eda Čufer, dramaturge et écrivaine clé du mouvement, donnait une conférence à Rotterdam, je m’étais déplacée. Čufer nous avait raconté l’histoire d’un groupe d’étudiants communistes russes des années 60 qui s’appelait Pornographie Politique Progressiste (PPP). Le groupe pratiquait la résistance passive contre l’information strictement réduite pendant le régime stalinien. Čufer nous raconta qu’en réaction à la révolution sexuelle libre et libertine dans l’Ouest, de petits groupes de l’Est se réunissaient en secret, discutant philosophie et politique, tout en se livrant à l’alcool et l’amour libre. La légende dit qu’une femme en particulier, tristement célèbre pour ses sessions sexuelles expérimentales, inspira le PPP pour créer une nouvelle héroïne communiste, qui représenterait leurs convictions et qui serait prête à se battre pour leurs idéaux. Ils l’appelèrent Octobriana et en firent une héroïne de bande-dessinée qui parcourait le monde en s’impliquant dans toutes sortes d’aventures bizarres et scandaleuses, comme la lutte contre les morses radioactifs géants en Russie. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. En 1967, l’écrivain tchèque Petr Sadecky s’échappa vers l’Ouest et affirma qu’il avait fait entrer clandestinement des copies des bandes-dessinées Octobriana, des photographies du PPP et d’autres exemples du travail du groupe. Il rassembla tout cela dans un livre, Octobriana and the Russian Underground, et le publia dans un certain nombre de pays durant l’année 1971. L’authenticité douteuse du livre (dont aucune preuve tangible prouve que le contenu soit vraiment originaire de l’Union Soviétique) a révélé la mystification montée par le groupe tchèque. David Bowie et Amanda Lear eurent même le projet d’adapter Octobriana au cinéma en 1974, mais le projet n’aboutit pas.

Bon, je continuerai à vous raconter mes souvenirs de Slovénie plus tard. Il me tarde d’y aller. Et apparemment la clinique n’est pas loin de Rogla. Je suis impatiente…

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