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J’étais tellement chamboulée de ma discussion mercredi dernier avec Jean-Michel… Il fallait que je me rende à l’évidence, je n’avais pas d’enfant dans le ventre. Jean-Michel avait raison, mais maintenant je m’accrochais à l’espoir qu’il m’avait donné. Il y avait peut-être des possibilités pour moi du côté de la PMA.

Mais du coup je ne tenais plus en place. Ça me grattait… Je pouvais bien me faire une rechute, mais plus contrôlée cette fois-ci tout de même. Mais comment faire sans trop glisser, je me connais, la cabra tira siempre al monte… Et puis vendredi je me suis souvenue que nous étions en plein festival du Printemps de Bourges. Je me voyais bien aller là-bas voir les jeunes s’amuser. Et puis j’allais surement avoir l’occasion de prendre du temps avec mes amis queer et post-burlesque d’Emmetrop, discuter PMA. Alors je me suis pris un billet pour le train de 17h, y hay vamos, direction Bourges… Il y avait effectivement plein de jeunes dans ce train partant d’Austerlitz, et à Orléans d’autres encore sont montés. Ils s’alcoolisaient déjà, je les observais, c’était pas très fin, la débauche promettait, le soir même Public Enemy jouait… Enfin en arrivant j’ai suivi la cohorte de jeunes, mais il pleuvait fort, alors j’ai vite pris un taxi en direction d’Emmetrop. J’avais pas vraiment prévenu, mais j’avais repéré sur leur site qu’il y avait un concert de flamenco electro avec une danseuse à l’heure de l’apéritif et puis l’exposition Brice Dellsperger et Natacha Lesueur au Transpalette qui me tentait bien. Je suis arrivée là-bas et je me suis rendue compte que le concert était la veille… Merde… Heureusement je suis tombée sur Mademoiselle Violette qui aller fermer l’exposition. Hola Chus !!! Elle était contente de me voir. Elle m’a laissé voir l’exposition, j’ai pas été déçue, c’était vraiment bien, tout ce que j’aime. Elle m’a expliqué deux trois choses et puis m’a dit, mais attend, il y a Edelweiss qui est là, elle monte un film pour le festival Bandits-Mages, ça serait marrant que tu la rencontres vu que l’autre fois tu as pris sa place pour le workshop effeuillage… On est sorti et elle était justement en train de fumer une cigarette avec un garçon. Violette a fait les présentations. Edelweiss, Boris, Chus. C’était amusant comme rencontre, Edelweiss m’a semblé être une femme plutôt drôle et pétillante, pleine d’énergie. Elle faisait pas mal d’humour, elle avait l’air contente de son travail. Je lui ai raconté pour le workshop, ça l’a fait rire et elle m’a ensuite expliqué que son pseudo venait de la période où elle faisait du golf et qu’elle s’était intéressée au militantisme féministe pro-sexe pour la reconnaissance scientifique de l’éjaculation féminine avec son collectif Le Point G. Le mec, Boris était un artiste russe plutôt grand et costaud, vivant au Mexique mais qui avait passé beaucoup de temps en France et était en résidence à la friche depuis quelques temps. Il était habillé à la manière cubo-futuriste, avec une sorte de combinaison jaune désaxée. Il avait l’ait plutôt amusant l’animal aussi. Cela faisait peu de temps qu’on parlait mais les filles m’ont dit qu’elles ne pouvaient malheureusement pas rester. Que l’équipe était débordée avec le Printemps, qu’elles enchaînaient les apéros politiques chiants. Boris m’a alors proposé de venir au château en face, ça s’appelle le -1, il y a une soirée électro, c’est le off du off, en général on y retrouve plutôt des étudiants des beaux-arts. Je n’avais pas vraiment envie d’aller voir Public Enemy, alors je l’ai suivi. Je m’attendais à un château, c’était le cas, mais tout se passait dans la cave. Il n’y avait pas grand monde mais Boris était plutôt de bonne compagnie, il m’a offert une vodka pomme. On a commencé à parler de tout et de rien d’abord, de Bourges, des beaux-arts, de l’art, du Mexique, du parisianisme, des centres d’art, de la performance, et puis des avant-gardes russes, de Maïakovski. Il m’a expliqué qu’il avait fait pas mal de performances en hommage au cubo-futurisme, qu’une partie de son travail résonnait pas mal avec ce mouvement, qu’en tout cas la performance comme le cinéma de cette époque l’inspiraient beaucoup. Il n’y avait pas foule, on s’est repris une, puis deux, puis trois vodka pomme… On avait un bon débit, ça montait vite, combien de temps que je n’avais pas bu… Joder, qu’est-ce que ça me faisait du bien. À un moment le groupe a fini par commencer, il s’appelait Vyryl et venait de Besançon. Ils allaient faire deux sets. On a un peu suivi le début du premier concert, un duo avec une femme à la batterie et un homme à l’électronique. Et puis on est retourné vers le comptoir… Je ne sais pas combien de vodka pomme on a bu… On a du rester trois heures à parler sans discontinuer… Il me parlait avec passion d’un tas de trucs passionnants. La conversation s’emballait avec l’addition des verres de vodka… Je me souviens qu’il m’a parlé de Ralph Rumney, un des fondateurs de l’International Situationniste avec le Comité Psychogéographique de Londres sur lequel il travaillait ici. Boris m’a raconté la vie incroyable de Rumney. Il avait été exclu de l’IS par Guy Debord parce qu’il n’avait soi-disant par rendu son rapport psychogéographique de Venise à temps, mais que c’était surtout parce qu’il s’était marié l’année précédente et avait eu un enfant avec Pegeen Guggenheim, la fille de Peggy Guggenheim, qu’il l’avait en plus ramené à la fondation de l’IS à Cosio di Arroscia et que cela ne faisait pas très bien pour un mouvement qui se voulait révolutionnaire… Rumney avait eu ensuite des déboires avec la famille Guggenheim, vu que Pegeen s’était suicidée par overdose en 1967… Il fut accusé d’en être responsable, harcelé, et sa seule manière d’échapper aux Guggenheim avait été de se faire hospitaliser. Il fut accueilli à La Borde, la clinique anti-psychiatrique fondée par Felix Guattari qui se trouve pas très loin de Bourges. Rumney avait ensuite épousé Michèle Bernstein après la dissolution de l’IS. C’était la période qui intéressait Boris, l’atelier de peinture de Rumney à La Borde, et puis l’anti-psychiatrie, l’anti-oedipe… Ça me parlait, moi j’étais plutôt dans une période anti-Chus…

On parlait, on parlait, littérature surtout, Bolaño, Fresán, mais surtout la littérature française, je me souviens discuter un moment de Marc-Edouard Nabe, que Boris me disait que ses romans n’étaient vraiment pas bons, qu’il n’y avait que ses journaux de la période Hara-Kiri qui l’avait intéressé… On a parlé aussi de Léon Bloy, je lui disais que j’avais beaucoup lu, que j’aimais bien en général les écrivains catholiques illuminés de la fin du 19ème français, Bloy surtout, mais aussi Villiers, Barbey, Huysmans, mais que ce dernier m’avait moins passionné, il était d’accord, et puis aussi des pratiques de strangulation sexuelle qui avaient probablement tué Nerval, bref… Je ne me souviens pas de tout… À un moment la dose de vodka a été trop forte, et là Chus est redevenue Chus… Beaucoup de monde était arrivé entre temps, je me souviens des étudiantes des beaux-arts complètement déchaînées, ce sont des apprentis Femen m’a dit Boris en riant, elles finissent souvent les soirées à montrer leurs seins… Et ça n’a pas manqué… sauf que pendant le deuxième concert de Vyryl je me suis défringuée aussi, et après hostia, j’ai déliré, je me frottais à tout le monde, je roulais des pelles à n’importe qui, je donnais mon sein à mordiller à qui voulait, j’étais à fond… Après c’est le trou noir, je ne me souviens de pas grand chose, si ce n’est que j’ai tout de même fini par me faire sauter par un grand noir dans le jardin au petit matin… J’étais partie totale avec la vodka… Je me suis réveillée le lendemain après-midi chez Boris qui était logé non loin de là. Il m’a raconté qu’effectivement j’étais partie en live, un vrai show apparemment, qu’après le jardin je n’avais pas retrouvé mes vêtements et que j’avais pu le rejoindre grâce à son numéro de portable qu’il m’avait écrit sur le poignet… Apparemment j’étais arrivée seins nus, avec de la peinture et des inscriptions partout sur le corps, du style du A de anarchie, ni dieu ni maître et ce genre de chose…

Grosse tête en bois le samedi… Boris s’est bien occupé de moi, douche, brunch avec des crevettes et salade de riz, citrate de bétaïne, doliprane, il m’a trouvé des fringues, et là il m’a branché pour une autre soirée le soir, au Manoir, un appartement d’étudiants des beaux-arts. Tu peux y faire DJ si tu veux, je peux en parler aux filles, elles seront surement d’accord, il y a plusieurs groupes dont Funk Trauma, de l’electro funky du coin, il y aura du monde, ça devrait te plaire… Et c’est vrai que la soirée a été bien sympa. J’ai mixé oui, jusqu’à l’aube du dimanche, du rockabilly, de la cumbia, de l’afro-beat, de la new beat 80, et puis du Kenji Minogue, du Quintron, du Peaches et du Chicks on Speed. Ça m’a permis de me tenir. Je suis même repassée à l’eau au bout d’un moment. Chus pas comme à son habitude… Mais bien. J’ai même pas baisé avec Boris. Je suis fière de moi. Il m’a aussi invitée à participer à un autre projet qu’il souhaite mettre en place avec Bandits-Mages. D’après ce que j’ai compris c’est un film sur l’origine des Femen dans les années 60, entre l’URSS et l’Algérie du FLN… Dans un style à la Carole Roussopoulos. Ça me tente bien…

Je suis rentrée à Paris le dimanche soir. Bien crevée. Sans drogue c’est pas pareil tout de même. Et puis j’avais un mail de Jean-Michel qui m’attendait. Il m’avait arrangé un rendez-vous dans une clinique en Slovénie, dans les montagnes, quelque part entre Bled et Kranjska Gora. Ils viendront te chercher à Venise. Le rendez-vous est fixé au 8 mai. Fonce, me disait Jean-Michel. J’ai foncé, je me suis trouvée un billet Transavia pas trop cher pour Marco Polo. C’était parti. Je ne savais pas où j’allais.

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Crédit image : Brice Dellsperger

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