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Vous allez me dire que ça fait un peu fin de la saison 1, mais j’ai enfin vu Jean-Michel hier, j’en suis encore complètement retournée… Vous n’imaginez même pas, je ne sais plus quoi faire, quoi penser. Je l’ai appelé jeudi dernier, il fallait vraiment que je le vois, depuis ma descente ratée à Bordeaux je n’arrêtais pas de penser à lui, je ne voyais que lui pour parler de la situation présente, enfin je veux dire, pour me trouver une solution… Il m’était impossible d’aller voir un médecin standard… Et j’avoue que tout mes contacts dans le milieu hospitalier sont à Bordeaux… Bref, je l’ai appelé, il n’avait pas trop le temps de parler, mais il m’a alors dit qu’il montait à Paris pour le vote du Mariage pour Tous au Parlement, qu’il était dans l’Inter-LGBT, et qu’il venait pour ça. Le mieux était qu’on se voit dans le Marais mardi dans la matinée, on a convenu d’un rendez-vous au Café Beaubourg, vu que les beaux jours sont de retour.

Bref, j’avais fait un effort, je m’était faite belle, le printemps s’installait enfin et ça se sentait dans la rue, les premières jupes, les premiers débardeurs et t-shirts de sortie, plus de sourires aux lèvres. C’est fou comment les parisiens commencent à se décoincer en cette saison… Ils sont tellement gris et glauques l’hiver, complètement enfermés dans leur précarité et leur mental ambitieux et prétentieux… Bref, ça faisait du bien. Je suis arrivée, il était déjà là, il lisait le dernier Libération avec Pierre et Gilles en couverture. Un jour spécial. Il n’avait pas trop changé, des cheveux blancs en plus, quelques rides supplémentaires aux tempes qui montrent que c’est un homme qui rie souvent, peut-être quelques kilos de plus, mais sinon le même.

Jean-Michel était speed… Tu veux un Spritz Aperol, il faut chaud, tu vas voir c’est idéal avec ce temps, ça me rappelle Venise. Il était excité : c’est un grand jour, le texte va certainement passer tout seul dans l’après-midi, le milieu va bien faire la fête je pense ! Il m’a parlé des derniers mois du côté des militants, je lui ai dit que pour moi c’était de la connerie de toute façon, même si pouvoir se marier avec n’importe qui donne des idées pour vivre autrement, je lui ai dit que pour moi le mariage et la famille c’était affreux, que n’importe qui se rend bien compte des doses de tristesse qui se condensent années après années dans les réunions de famille, ces horribles réunions, avec les sourires forcés et le sentiment qu’il y a un cadavre sous la table, où tout le monde fait comme si de rien n’était. Les liaisons et les divorces, la cohabitation parentale et la belle-famille, tout le monde ressent l’inanité du triste noyau familial je lui ai dit, c’est évident et pourtant la plupart semble penser que ce sera encore plus triste si l’on y renonce. La famille des conservateurs c’est la suffocation du contrôle de la maternité par la patriarchie du bâton. Regarde ces femmes qui s’abandonne de manière infantile à une dépendance trouble, ou « devenir indépendante » veut dire en réalité « trouver un patron ». Et tu vois, même la communauté LGBT devient conservatrice, ils vont utiliser la « familiarité » de la famille biologique et continuer d’étouffer tout ce qui brûle passionnément en nous… Regarde « les parents », sous le prétexte qu’ils nous ont élevé, ils nous font renoncer à la possibilité de grandir, comme ils nous ont interdit de nous confronter à tout ce qui était « sérieux et adulte » à l’adolescence… Et regarde, ce que la civilisation a fait aux corps des femmes, cela n’est pas différent de ce qu’elle a fait à l’environnement, aux enfants, aux malades, au prolétariat… Sérieusement Jean-Michel, quel monde de merde… on en a déjà parlé tu sais bien, il n’y a que le choc périnatal qui peut permettre de grandir vraiment !

Bueno, autant vous dire que Jean-Michel m’a trouvée dark… Il m’a dit, oui, je sais bien, il faut dépasser les matrices, mais là tu me parles justement de la famille catholique traditionnelle, celle de Barjot, des petits garçons en bleu et des petites filles en rose… Tu vas voir, il y a un nouveau monde à inventer maintenant, des relations d’un nouveau type, tout ce que tu me racontes là sera derrière !… Je lui ai répondu, écoute, je ne suis pas venue pour parler de ça, comme je te dis je m’en fou, il n’y a que le mariage de groupe qui m’intéresse, ce que je suis venu te raconter c’est que je suis enceinte. Et là j’ai tout déballé, les trous noirs, la grossesse, les rechutes, Bilbao, Bugarach, le retour à Paris, l’hiver complètement perdue à revoir défiler le passé de mes envies et angoisses de castration… Alala, il m’a jetée, merde Chus, me dit pas que tu as déliré tout l’hiver avec ça ! Arrête Chus, t’es pas enceinte, c’est pas possible ! Une M-to-F ne peut pas avoir d’enfant biologique ! Je ne sais pas comment tu as pu croire à ce genre de délire !!!… Putain merde, c’est vrai, je sais je lui ai répondu, évidemment… Mais qu’est-ce qui m’est arrivée à Bugarach alors, ces souvenirs flous de la dernière quinzaine de décembre… Oui il faut que tu retrouves le sens des réalités Chus ma chérie, bordel ! Tu n’es pas enceinte !!! Mais j’ai pris du poids je lui ai dit. Mais n’importe quoi Chus il a répondu, vas pas me dire que tu fais une grossesse nerveuse ! T’es à l’ouest ! Mais Jean-Michel, je le veux ce bébé maintenant… Joder, Chus, eres loca, pourquoi t’adoptes pas, tu ne te trouves pas un mari ? Mais non, je veux un bébé à moi… Maintenant je me suis complètement faite à l’idée, je suis sure que je vais l’avoir, il est en moi maintenant je te dis… Mmm… Jean-Michel est resté dans le silence quelques secondes… Il a mangé l’olive et rebu une gorgée de son Spritz, puis s’est lancé, m’a dit, bon, écoute, tu connais la PMA, je lui ai dit ben oui, évidemment, on en parle suffisamment en ce moment… Bon, et bien je connais un obstétricien spécialisé transgenre qui peut t’aider, tu peux l’appeler de ma part, mais surtout ne fais pas de bruit de cela einh, en pleine bataille pour la loi, les enjeux sont gros, et nous on aura plein de trucs qui ne peuvent pas sortir tout de suite parce que cela foutrait un merdier tel qu’on ne pourrait plus faire avancer la législation avant des années. Donc, l’obstétricien il t’orientera vers un centre hospitalier, mais tu me jures que tu iras à la clinique ok ? Tu peux pas rester dans la nature comme cela, sans consulter, et puis des choses sont tout de même possibles. Et je viendrai peut-être avec toi, mais là d’abord je dois me bouger pour la loi, il va y avoir plein d’implications dans le milieu médical, il faut que je reste sur la brèche, c’est mon boulot et c’est passionnant.

Son téléphone a sonné, Jean-Michel est parti, désolé je dois y aller, on se rappelle très vite, je suis restée là, plantée avec mon Spritz, à me demander ce qu’il se passait, à prendre conscience que je n’avais finalement rien dans mon ventre, et que je voulais maintenant qu’on y mette quelque chose.

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crédit image : Katarzyna Konieczka

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