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JohnFareLastPiece

L’autre jour je lisais le Manifiesto Pornoterrorista et cela m’a fait repensé à l’histoire de John Charles Fare. Angel me l’avait raconté partiellement du temps de nos études à Bilbao. Angel, dont je vous ai déjà parlé, était passionné de musique industrielle et s’était procuré un fanzine du groupe Coil sorti vers 1987. La publication racontait l’histoire étrange de Fare et retranscrivait notamment des correspondances avec Avrom Isaacs de la Isaacs Gallery de Toronto, où Fare était censé avoir réalisé une performance notoire. Isaacs déclarait : « Je ne connais personne du nom de John Fare. Dans les années soixante J’ai eu une série de concerts de mixed medias dans ma galerie, et de là est né le mythe de John Fare. Tous les cinq ans, quelqu’un redécouvre le mythe et m’écrit une lettre comme la vôtre. ». Cette histoire m’avait bien intriguée à l’époque. Alors c’était avec une certaine surprise que je l’avais retrouvé évoquée dans une exposition à Paris en 2007. Une exposition de l’artiste anglais Gabriel Lester qui explorait l’œuvre mystérieuse de Fare à la galerie GB Agency. J’ai envie de vous raconter Fare, puis sa vérité connue, autant que j’ai pu la mettre à jour à force de chercher auprès des gens qui s’y sont confrontés.

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John Fare (parfois John Charles Fare ou John Fahey ou John Faré) est donc identifié comme étant un artiste canadien né à Toronto en 1936 (dont l’existence a été mise en doute) et qui aurait utilisé la chirurgie robotique pour amputer des parties de son corps sur scène dans le cadre de performances. Sa dernière performance aurait été son suicide par décapitation.

Comme il est typique dans le domaine de la performance, très peu de preuves visuelles restent de la vie et de l’œuvre de JC Fare. Seuls quelques maigres détails sont disponibles : un certificat de naissance peut-être falsifié, les lettres de l’Isaacs Gallery niant l’existence de l’artiste, et une poignée de premières sculptures détenue par le Forest Hill Collegiate Institute. Mais, où les traces mènent à des impasses, les contes apocryphes se sont multipliés et l’histoire supposée de John Charles Fare, praticien masochiste de la technologie cybernétique et pionnier de l’amputation robotique, persiste. Pour ce conte persistant, j’ajouterai donc quelques détails de clarification plus bas.

Tout d’abord vous dire que l’histoire, qui est considérée comme une légende urbaine, a été répertoriée pour la première fois dans l’article « The Hand » écrit par N.B. Shein en 1968 et publié dans la Insect Trust Gazette. En Novembre 1972, Tim Craig a publié une version plagiée et a embelli l’histoire originale de Shein pour répondre à une lettre adressée au rédacteur en chef de Studio International. Le lecteur se renseignait au sujet d’un artiste du nom de Fahey qui aurait terminé sa carrière en se faisant amputer la tête sur scène.

Dans la version embellie et plagiée de Craig, John Charles Fare serait donc effectivement né en 1936 à Toronto et aurait fait ses études au Forest Hill College. En 1959, il déménage à Londres pour étudier l’architecture à la Bartlett School of Architecture. Il aurait été brièvement hospitalisé en psychiatrie pour s’être exposé nu en public lors de performances. Après sa libération, il aurait rencontré le musicien et inventeur Golni Czervath. Les deux auraient mis au point une table d’opération robotique avec l’aide du peintre Gilbert Andoff. La première performance aurait été une lobotomie pratiquée sur Fare en juin 1964. La performance notoire réalisée à l’Isaacs Gallery de Toronto aurait eu lieu le 17 septembre 1968 et Fare aurait été « amputé d’un pouce, de deux doigts, de huit orteils, d’un œil, des deux testicules, et de plusieurs taches aléatoires de la peau » Les parties amputées auraient été conservés dans l’alcool. Ce soir-là, il semblerait qu’il avait déjà sa main droite amputée. Son corps aurait par ailleurs été préparé avec de petits micros, qui transmettaient son pouls et sa fréquence respiratoire selon un style distordu. Voilà ce que donnent à peu près les comptes-rendus habituels. L’histoire de la performance de décapitation reste sans informations fiables (ni même de date fiable) et reste dans le domaine de la légende. Les références à Fare se retrouvent dans le contexte du body art, de la culture industrielle et des pratiques de Rudolf Schwarzkogler et Bob Flanagan.

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En 2007 Gabriel Lester présentait son exposition « The Last piece By John Fare » en ne niant pas la légende. Lester y joue les présumés enregistrements sonores des performances et c’est d’ailleurs à cette époque que je me suis rendu compte que les enregistrements auraient également été joués lors d’un concert du groupe industriel Nocturnal Emissions à Londres en 1997. Voici le texte de l’exposition de Lester :

« The Last piece By John Fare »

What is done by what I called myself is, I feel, done by something greater than myself in me.”

James Clerk Maxwell on his deathbed 1897

Paris, le 12 mars 2007

Chers amis,

L’année dernière, j’ai été contacté pour devenir une incarnation de la succession John Fare.

A cette époque, je connaissais peu de choses sur John Fare. Pourtant, sans trop y réfléchir ni même vraiment chercher à connaître les activités et les desseins de cette succession, j’ai immédiatement accepté de prendre cette responsabilité. Cela peut sembler plutôt impulsif voire complètement stupide, car qui accepterait de transporter un sac de l’autre côté de la frontière sans connaître son contenu ? Cependant, je n’aurais pas répondu positivement si cette demande n’était pas venue d’une source à laquelle je fais entièrement confiance – et si, bien sûr, je n’étais pas le genre de personne qui se sent complètement à l’aise en agissant de façon intuitive et spontanée. C’est seulement plus tard, lorsque je suis devenu plus familier de John Fare, que cela m’est tombé dessus : je m’étais embarqué pour un voyage plein de fausses pistes, de déceptions et d’impasses. M’étais-je fait arnaquer ? Pouvait-il même exister une telle chose qu’une succession John Fare ?

En effectuant des recherches sur John Fare, il est peu à peu devenu clair que ce qui semblait initialement être un récit plausible de la vie et de la pratique d’un artiste ne désignait rien d’autre qu’une légende, faite de mythe et de spéculation. Jamais, à aucun moment de ma recherche, n’ai-je été capable d’affirmer que le mystérieux John Fare ait en fait réellement existé et encore moins que ses performances supposées aient effectivement eu lieu. Il me semblait que John Fare était une apparition, un artiste supposé avoir existé et accompli des actes d’automutilation avec l’aide d’un scientifique et d’un robot chirurgical spécialement conçu et qui, finalement, avait mis fin à sa vie et à son œuvre en réalisant un acte d’auto-décapitation.

Ce n’était certainement pas le thème apparent de l’autodestruction de ses performances qui me fascinait. A vrai dire, je ne suis pas trop pour les actions, sans parler des œuvres d’art, centrées sur l’endurance extrême, la souffrance ou l’automutilation. Ce qui m’a captivé, ce fut les nombreuses et pourtant douteuses traces de John Fare et comment son histoire incroyable resurgit de temps à autre. Voici quelqu’un qui n’a vraisemblablement jamais existé, et qui pourtant vit pour toujours ; un nom, une histoire qui ont hanté le monde de l’art comme un esprit, illustrant un vœu de mort artistique. John Fare était-il donc un zombie suicidaire ? Une fable ? Un fantôme de la disparition ? Son histoire exprimait-elle le dépassement d’un code moral et/ou artistique ? Etait-ce une histoire du cynisme artistique ? Un rare soubresaut de romantisme tenace ? Ou est-ce le paradoxe potentiellement inspirant de sa possible non-existence dans le cadre de l’autodestruction ?

Je ne suis pas sûr de connaître une réponse définitive à l’apparent magnétisme de John Fare. Peut-être symbolise-t-il pour moi une pure potentialité et même un profond dilemme existentiel, mais ce qui est certain, c’est qu’il me fournit un alibi. Me voici donc à Paris, personnage public et protagoniste agissant au nom de la succession John Fare. Et bien que la forme et l’aboutissement de cette exposition soient toujours incertains, ce qui est sûr, c’est que des œuvres seront présentées et que je jouerai l’exposition comme s’il s’agissait d’une suite ininterrompue d’actes, de sketches, d’évènements, d’observations et d’occurrences pataphysiques. Ou dans les mots de ce que j’imagine être actuellement ceux de John Fare : Eadem mutata resurgo.

« Ayant été transformé, je renais à l’identique », devise officielle des Pataphysiciens, 1948.

Bien à vous,

Gabriel Lester

Avec le soutien du Centre national des arts plastiques, Ministère de la culture et de la communication (aide à la première exposition).

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La véritable vie de JC Fare commence effectivement en 1936 à Toronto, une ville de province qui, dans l’entre-deux guerres, est infectée par une morale stricte imposée par l’élite blanche anglo-saxonne. Né de parents canadiens francophones, une population minoritaire au sein de l’Ontario, l’histoire de Fare apparaît comme étant un conte de résistance culturelle contre l’anglo-protestantisme de « Toronto the Good. » Dans un bulletin d’un Center for Experimental Art and Communication daté de 1978, un critique particulièrement radical va jusqu’à interpréter les tentatives de Fare de démembrer son corps comme une offrande de solidarité envers la cause du séparatisme québécois.

Alors que l’examen du bien-fondé du séparatisme de Fare mériterait plus d’études, il faut considérer que ce qui est habituellement négligé dans la notoriété de Fare, c’est-à-dire le sexe de l’artiste et sa sexualité. Alors que John Charles Fare est le nom qui est le plus souvent associé aux représentations publiques de cet artiste, un autre portrait de l’artiste apparaît en réalité sous un autre nom. Fare a été baptisée Jeanne Charlotte Fare et nommée ainsi par sa mère, une des premiers défenseurs du suffrage féminin au Canada, de même qu’une catholique très attachée à l’image de Jeanne d’Arc comme symbole de martyre féministe. Alors que les performances de Fare entrent en résonance avec cet exemple historique de l’auto-sacrifice rituel, un penchant fortement iconoclaste a poussé l’artiste à rejeter cette identité donnée. Que ce soit simplement l’irritation provoquée par la mauvaise prononciation anglophone du prénom français Jeanne ou l’affirmation subversive du privilège masculin, Fare décide d’adopter le pseudonyme de John Charles Fare quelque part autour de 1954 et tout au long des années 60 utilise le surnom de JC Fare avec ses amis et ses fans.

À 28 ans, JC Fare rencontre effectivement Golni Czervath, mais il s’agit d’une femme motarde. Les deux vont écumer les bars rocks de Londres avec des performances cuir-queer sous le nom de Conjugal Visit. Czervath est bien créditée de la plupart des innovations technologiques supposée en jeu lors des performances de Fare, mais ce sont les costumes du duo rock expérimental qui sont en réalité restées dans la mémoire de la génération d’anarchistes qui suivra. Bien que des gens comme les Sex Pistols ont admiré Conjugal Visit et ont essayé d’imiter leur style scénique subversif, ils n’ont jamais réussi à égaler leurs mentors. Les « visites conjugales », comme étaient appelées leurs performances, sont restées dans le cœur des fans de l’underground adeptes du paganisme extrême, elles étaient caractérisées notamment par d’importantes effusions de sang sur scène. Un fanzine de cette époque décrit une performance de 1964 : « Les mamelons crochetés, les bras lacérés, les sexes affichés comme armes de combat. Nous obtenons l’évocation d’une dangereuse possibilité d’humiliation barbare et le danger imminent que fait ressentir cette puissance. JC nous regardait avec des regards terribles et taquinait nos visages avec ses pieds. Si vous aviez de la chance, entre les chansons, JC vous hurlait au visage avec des grognements menaçants. »

Ce qui est curieux est comment les critiques underground ont transmis une définition sous-culturelle de sa féminité queer, alors que la presse officielle a toujours parlé de JC Fare comme d’un performer masculin. Il est possible que JC soit restée volontiers à cheval entre ces deux désignations, acceptant d’être considérée comme un sujet de sexe masculin pour des raisons de représentations publiques dans des galeries d’art, tandis que le public habitué des clubs queer a toujours considéré Fare comme une gouine. Parmi toutes les amputations, celle qui semble avoir saisi le plus vivement les critiques d’art masculins est la prétendue ablation de ses testicules dans une performance live. Étant donné que l’utilisation de prothèses a toujours été un élément central des concerts de Conjugal Visit, il n’est pas exagéré d’imaginer que Fare s’amputait simplement de prothèses en plastique. L’attachement précoce de JC pour les prothèses plastiques, comme le montre de manière évidente ses premières sculptures conservées au département art du Forest Hill CI, se prolongera tout au long de sa carrière. Un catalogue annuel de 1954 montre d’ailleurs que Fare passaient des heures à élaborer des moules en plâtre de bras et de mains pour être ensuite moulés en caoutchouc.

Ce qu’est devenue JC Fare après la mise en scène de sa mort par amputation, personne ne le sait. Elle a disparue dans l’histoire confuse de l’underground londonien.

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