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Galles-cybele

Un week-end la copine de Jean-Michel était partie à Biarritz voir des amies. Jean-Michel avait voulu rester, il m’avait invité à aller manger des fruits de mer sur le port. Là, il m’avait raconté le parcours de Stanislav Grof, comment, lorsqu’il était jeune interne en psychiatrie à Prague en 1956, il avait intégré l’équipe de recherche sur les hallucinogènes du Docteur Vojtechovsky. À l’époque ils avaient défini un protocole pour conduire des sessions au LSD 25. Le protocole impliquait d’être allongé sur un matelas, les yeux bandés, des écouteurs de musique sur les oreilles. Deux accompagnateurs, un homme et une femme (similaires au père et à la mère) étaient là pour accompagner le patient à qui l’on administrait des doses entre 200 et 800 microgrammes selon les sessions. Les psychiatres s’étaient imposé un minimum de cinq sessions pour comprendre de l’intérieur la nature de l’expérience, mais très vite leur cadre de référence était parti en morceau devant l’exubérance des effets ressentis. Au départ les référents Freudiens et Reichiens fonctionnaient à merveille. Tout y était : la volonté de puissance de l’enfant, Œdipe, l’angoisse de castration, le refoulement d’énergie libidinale, l’étrangeté anale du corps. Plus que tout cela, ils réalisaient que le fait de voir émerger à la conscience la « scène primitive » d’un traumatisme défaisait le nœud de la névrose et libérait un flux vital accru. Cependant, s’enfonçant plus profonds dans l’hyperespace, ils avaient constaté que certaines expériences les propulsant au-delà de la naissance dépassaient le cadre d’interprétation de la psychanalyse freudienne.

Jean-Michel me raconta alors qu’ils s’étaient tournés vers les travaux d’Otto Rank qui avait tenté de recentrer la théorie psychanalytique autour du souvenir traumatisant de la naissance. Rank considérait les souvenirs infantiles comme des souvenirs « écrans » destinés à masquer le choc de la naissance et son empreinte indélébile sur la conscience de l’individu. L’attirance sexuelle de l’enfant pour sa mère devait constituer alors un phénomène de diversion, une tentative de métamorphoser l’objet du souvenir le plus atroce, le sexe de la mère, en quelque chose d’attirant. Traverser une seconde naissance signifierait alors dépasser ce mensonge névrotique de base. Dix ans durant Grof avait travaillé cette théorie, l’affinant, la développant. Finalement c’est comme cela qu’il avait proposé son modèle des matrices périnatales.

Jean-Michel m’expliquait que toutes ces théories n’étaient pas très conventionnelles, que cela avait tout de même pas mal à voir avec le New Age, mais moi j’étais passionnée, je l’écoutais, il m’apprenait plein de choses.

Quelques verres de txakoli plus tard nous commencions à être bien ivres. Enfin surtout moi, mais Jean-Michel restait sérieux, il m’avait schématisé les quatre matrices de Grof, sur lesquels toutes les chaines de nœuds psychiques du futur pouvaient s’ancrer. La matrice périnatale 1 faisait appel au souvenir océanique de l’intérieur du ventre maternel, à l’autosuffisance, la protection, la fusion, et plus tard, toutes les impressions d’euphorie, d’extase de fusion avec un autre être ou la nature entraient en résonance avec cette matrice. La matrice périnatale 2 correspondait aux contractions violentes des parois de l’utérus, quand le col n’est pas ouvert et que la situation semble sans issue. Jean-Michel m’expliquait que cela donnait un sentiment d’enfer pour l’éternité, que toutes les situations traumatisantes sans issues que peut traverser l’individu résonnent avec cette matrice. Il disait que Grof était persuadé que les penseurs et artistes de l’absurde conservaient un nœud énergétique à ce niveau de l’inconscient. Il en vint à la matrice périnatale 3 où le col de l’utérus s’est largement ouvert, et la tension est extrême, la compression affolante. Il y a violence, douleur, tous les comportements sado, maso, scato, extrêmes, résonnent avec cette matrice. Et puis enfin dans la matrice périnatale 4, la première gorgée d’air coïncide avec l’impression affolante d’étouffer, on éprouve le sentiment d’être presque libre… Grof expliquait que les patients de Prague qui la revivaient sous LSD avaient des visions de paysage calme, ils se retrouvaient dans des situations de solidarité humaine, ils aimaient le monde entier, ils connaissaient la béatitude de ceux qui ont bien fait l’amour. Parfois leur extase était interrompue par une douleur au niveau du nombril, sur l’abdomen.

Jean-Michel m’avait dit qu’il s’agissait d’un énoncé structuré de sa théorie, mais que dans les faits, les niveaux émergeaient de manière bien plus fragmentés et confus. Il me dit aussi que Grof avait continué ses travaux aux états-unis en administrant du LSD aux mourants. Que si je voulais il y avait plein de livres de Grof, qu’on les trouvait dans les libraires ésotériques.

Bref, c’était dense, Jean-Michel en riait, il me disait que tant que j’écoutais avidement il pouvait continuer à l’infini. Nous avons quitté le port et repris le chemin de Gros. Jean-Michel voulait aller boire des gin-tonics, il disait qu’en France on ne trouvait pas si facilement de bons gins, que l’Espagne c’était bien pour ça.

Sur le chemin, nous nous sommes un peu arrêtés sur le front de mer, pour fumer une cigarette, près de l’embouchure de la rivière. Là, Jean-Michel m’a raconté le mythe de Cybèle et d’Attis, dans la version d’Arnobe et de Timothée, la plus baroque m’avait-il dit. Donc cela donnait à peu près cela : Zeus trouva sa mère Cybèle dormant dans les montagnes. Zeus, rempli de désir incestueux, tente de la posséder, mais échoue. Son sperme coule sur un rocher de montagne, qui va porter et donner vie à l’androgyne Agdistis, un être de nature masculine/féminine. Agdistis montre alors de fortes pulsions sexuelles envers les hommes et les femmes. Les dieux prennent peur de la débauche d’Agdistis et lui envoient le dieu Bacchus, le Libérateur. Bacchus donne du vin à Agdistis et quand il se retrouve endormi par l’ivresse, Bacchus le châtre. Agdistis perd ainsi sa nature masculine et se transforme en une nature féminine, la (seconde) Cybèle terrestre. Mais les gouttes du sang de Agdistis nourrissent le sol et donnent un arbre aux fleurs odorantes. La nymphe (la fille du dieu-fleuve Sangarias) en prend une branche et la met sous ses vêtements. Elle devient alors enceinte d’un fils, Attis, le porteur de sexe masculin d’Agdistis. Agdistis rencontre Attis et tombe amoureuse de lui, car en réalité il est sa propre moitié d’elle-même. Mais les parents d’Attis veulent qu’il soit le mari de la fille du roi. Pendant le mariage, Cybèle-Agdistis entre dans le palais, elle est en furie. La situation tourne à l’horreur. Le roi se castre, la princesse se coupe les seins. Attis fuit dans la forêt et se castre aussi. Puis il meurt de la perte de sang. Agdistis cherche le repentir. Elle prie Zeus de le ressusciter et de le faire éternellement jeune et immortel. Attis est ressuscité, il monte au ciel avec Agdistis en apothéose.

Nous avions repris notre chemin, Jean-Michel me parlait de la conformité du mythe sur les thèmes de la maternité et de la naissance. Cybèle est l’expression par excellence de l’idée de la maternité me disait-il. Mais dans les mythes, personne d’autre que Cybèle-Agdistis n’est la cause de la castration et de la mort d’Attis, ainsi que la cause de sa résurrection et son apothéose. Jean-Michel m’expliqua que du point de vue des matrices périnatales c’était tout à fait compréhensible, car dans l’expérience périnatale le système reproducteur de la mère est la source de la douleur du fœtus ainsi que de la félicité de la naissance/renaissance. Si l’on ajoute que l’expérience prénatale de l’état de béatitude du fœtus dans l’utérus, ainsi que les sentiments « océaniques » associés correspondent assez à l’amour paisible de Attis et Cybèle avant qu’Attis ne soit séduit par la nymphe, la fonction de l’image de Cybèle est très claire. Elle est la Mère. L’image de la nymphe n’est pas aussi claire, mais la présence du thème de l’eau (rivière) est étroitement liée à la symbolique prénatal de la « mer » des eaux maternelles de l’utérus. Il est possible que la séduction d’Attis par la nymphe symbolise sa volonté de ne pas naître : il ne veut pas quitter les eaux primordiales et éprouver les souffrances de la naissance/résurrection. Ce désir, bien sûr, pourrait être une cause de la colère de Cybèle. Puis les passions d’Attis commencent, culminant dans son auto-castration.

Je continuais d’écouter avec fascination. Nous étions arrivés dans un bar de nuit qui se trouve près du Kursaal, Jean-Michel avait commandé deux Tanqueray-tonic. Jean-Michel m’expliqua que Freud avait écrit à propos d’un complexe qu’il appelait « la peur de la castration », mais qu’il n’avait pas donné une explication totalement satisfaisante. Que ce qui était intéressant avec la psychologie transpersonnelle c’est qu’elle voit les racines de ce complexe dans les impressions périnatales, et tout d’abord le choc de couper le cordon ombilical, qui est un grand traumatisme pour le bébé. Ainsi, la peur de la castration est ancrée dans le souvenir inconscient de cet aspect du traumatisme de la naissance. Mais elle dit aussi que la crainte de la castration doit cependant être distinguée de la volonté de la castration ou le désir de castration, un phénomène qui ne se limite pas uniquement au culte d’Attis, qu’on retrouve chez les Skopzys dont je lui avais déjà parlé. Jean-Michel m’a expliqué le lien que j’avais fait avec mon intérêt pour les Klysthys par la suite. Suivant l’analyse transpersonnelle du mythe d’Attis on pouvait dire que la secte des Skoptsys s’est progressivement séparé de son groupe maternel des Khlystys, qui au début du 19ème siècle partageaient encore le même « vaisseau », la communauté mélangée des flagellants et des eunuques. Et c’est en partie de ce fait que la secte des castrats a conservé les réunions de prières extatiques des flagellants avec leurs danses, chants et transes. Il me disait que le caractère extatique de ces cultes était assez répandu dans les différents cultes à mystères, dans les mystères de Dionysos par exemple, qui comprenaient le culte excessif des ménades, les accompagnatrices femmes de ce dieu, qui, dans leurs extases sauvages déchiraient le corps d’animaux ou même d’êtres humains.

Je l’écoutais, j’étais subjuguée, nous fumions plein de cigarettes, nous n’avions pas vraiment envie de danser. Jean-Michel m’avait ensuite parlé de ce que Grof appelle l’extase « volcanique » ou « dionysiaque », nettement opposée à l’extase « apollinienne » ou « océanique » correspondant à l’extase de la matrice 1 et ses sentiments de quiétude, de sérénité et d’unité avec toutes les formes d’existence. L’extase volcanique a été caractérisée par Grof par son expression physique et émotionnelle extrême, impliquant un degré élevé d’agressivité, des pulsions destructrices intérieures ou extérieures, de fortes pulsions de nature sexuelle et des mouvements rythmiques orgiaques. Il s’agit d’un mélange unique, la rencontre de la souffrance émotionnelle et physique avec la passion sensuelle et le désir sauvage. Ici se confondent l’amour et la haine, l’angoisse de la mort et la joie de la renaissance, l’horreur apocalyptique et l’excitation de la création, et ainsi de suite. L’extase volcanique correspond à la matrice 3.

Jean-Michel me dit que pour lui les rites des dieux qui souffrent, comme les mystères d’Attis avec leurs flagellations, les plaies sanglantes et les auto-castrations, représentaient ce type d’extase, que c’était lié en particulier au masochisme et la castration de soi, que les souvenirs d’expérience périnatale sont les plus douloureux dans la relation à la matrice 3…

Là j’ai craqué… Tout m’est retombé dessus… Je me suis mise à pleurer… Jean-Michel m’a demandé ce qu’il se passait… Là je lui ai raconté… Pour moi c’est même encore difficile aujourd’hui d’écrire ces fameux mots… Ces mots que je dois pourtant formuler de temps en temps… Mon père est mort environ un mois avant ma naissance, il s’est fait assassiné… Il était communiste, mais ce n’est sans doute pas vraiment à cause de cela qu’il s’est fait tuer, plutôt parce qu’il était en quelque sorte lié à des milieux nationalistes et criminels. Il était mort dans des circonstances obscures, on a jamais vraiment su par qui et pourquoi il avait été poignardé… En tout cas cela avait complètement bouleversé ma mère apparemment, elle était devenue dingue, prises de grandes fièvres et de délires… et quand je suis né ça s’est mal passé, elle est morte à l’accouchement… Ensuite ce sont mes oncles qui m’ont élevé… Je les considère comme mes vrais parents maintenant…

Je pleurais, Jean-Michel était touché… Il m’a serré dans ses bras… Il m’a dit, allez, oublie ça un peu, viens, on va sur la plage, on va se baigner… Je l’ai suivi, j’étais comme hypnotisée, on s’est déshabillé, il faisait bon cette nuit là, et avec l’ivresse je n’ai pas senti le froid en rentrant dans l’eau… Jean-Michel s’est jeté à la mer en courant, et puis il s’est mis à nager au loin. Je ne le voyais plus, je me battais contre les vagues violentes, et une fois passée la barre, je me suis mise sur le dos, laissée portée par la houle… C’était un sentiment étrange, je regardais le ciel étoilé, je me laissais porter par l’océan périnatal… C’était une sensation incroyable, j’étais remplie d’émotion, Jean-Michel m’avait amené sur ce chemin, je commençais à comprendre tout un tas de choses… Quelle nuit…

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