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J’étais en train de lire Aire de Dylan, le dernier Vila-Matas, où il parle de la volonté d’échec héroïque de Vilnius, son personnage principal, qui veut parvenir à faire fuir son auditoire dans un colloque sur l’échec, et je me suis dis qu’il fallait tout de même que je vous détaille plus les raisons pour lesquelles j’aime tellement le camp. Le style camp est vraiment important pour moi parce que lorsque j’étais étudiant aux beaux-arts, les Notes on camp, que Susan Sontag a publié en 1964 en hommage à la culture gay, ont été pour moi une véritable révélation. Pour elle, l’intellectualisation de l’art, autrefois facteur de progrès, n’est plus qu’une construction obsolète, à laquelle elle propose de substituer une approche érotique, basée sur l’expérience sensuelle. Je vais vous résumer un peu le propos des notes de Sontag, qu’elle a dédié à Oscar Wilde. Il faut dire qu’elle considère ses aphorismes comme vraiment campy et en sème un peu partout dans ses notes.

Sontag ne donne pas une définition unique du camp, elle en décline plutôt plusieurs, évoluant entre mauvais goût, farce, plaisir de l’exagération, définissant le camp avant tout comme une attitude esthétique. Le camp est la jouissance d’en faire trop ou le rire intérieur devant celui qui en fait trop avec un imperturbable sérieux. Celui qui jouit du camp ne se départit jamais d’une invisible ironie, d’un indécelable recul, d’une certaine cruauté finalement, tandis que celui qui en est l’origine involontaire produit naïvement ce qu’il pense être la Beauté ou l’Art : aux premiers le camp, aux seconds le kitsch, le camp devenant la jouissance d’un kitsch trop kitsch pour être vrai. Le goût camp est avant tout une façon de goûter, de trouver son plaisir sans s’embarrasser d’un jugement de valeur. Le camp est généreux. Son but : la jouissance. Le cynisme, la malice : purs artifices (Ou, s’il s’agit de cynisme, parlons d’un cynisme mou.) Le goût camp ne propose pas de prendre au sérieux ce qui est de mauvais goût : il ne se moque pas de l’œuvre achevée, du drame authentique. Mais il parvient à apprécier, à trouver un goût de réussite à des tentatives passionnées qui ont abouti à l’échec.

La marque distinctive du camp c’est l’esprit d’extravagance. Le camp est fondamentalement ennemi du naturel, porté vers l’artifice et l’exagération. L’élément essentiel du camp, naïf ou pur, c’est le sérieux, un sérieux qui n’atteint pas son but. Il ne suffit pas évidemment que le sérieux manque son but pour recevoir la consécration du camp. Seul peut y prétendre un mélange approprié d’outrance, de passion, de fantastique et de naïveté. Le camp, c’est souvent la marque du démesuré dans l’ambition de l’artiste, et pas simplement dans le style même de l’œuvre. Le camp vise à détrôner le sérieux, le camp est enjoué, à l’opposé du sérieux. Plus exactement, le camp découvre une forme de relation nouvelle, et plus complexe, avec le sérieux. On peut se moquer du sérieux et prendre la frivolité au sérieux. On est séduit par le camp quand on s’aperçoit que la sincérité ne suffit pas. La sincérité peut être ignorante, et prétentieuse, et d’esprit étroit. Le camp nous propose une vision comique du monde. Une comédie, ni amère, ni satirique. Si la tragédie est une expérience d’engagement poussée à l’extrême, la comédie est une expérience de désengagement, ou de détachement.

Il y a de l’amour dans le goût camp, de l’amour de la nature humaine. Il goûte, sans vouloir s’ériger en juge, les menus triomphes et les outrances abusives de la « personnalité »…

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