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burgatti

Violence, violence et que de la violence ! C’est le seul mot qui me vient à l’esprit pour définir ce rassemblement d’intolérance que fut la manifestation « anti » du week-end dernier. Les familles de droite de la France entière ont pris le train, à la façon des pélerins, pour se rendre à Paris avec leurs « propres » drapeaux rouges. Des « vrais » hommes avec leurs enfants normés aux coupes de cheveux reconnaissables et leurs femmes perpétuellement enceintes, rien que pour montrer la légitimité de leurs existences. J’ai lu cette beauté de texte publié par Beatriz Preciado dans Libération, « Qui défend l’enfant queer ? » et j’ai été touchée au fond de mon coeur. Car moi, Chus Martínez, je suis aussi espagnol(e), né(e) et élevé(e) par une famille blessée par le malheur d’une terrible dictature, une dictature qui a tué un pays, qui a également tué mes parents et une bonne partie de mes frères et sœurs. Le nombre de connards qu’il y a en Espagne, non pas par conviction, mais « parce que c’est comme ca et point barre ! » Souvent je pense à mon père, qui est, et a toujours été, je ne le doute pas, un surdoué, l’une des personnes les plus intelligentes que j’ai jamais connues… Qui aurait été mon père s’il n’avait pas été castré par un régime de la terreur qui lui a interdit de penser par lui-même ? Il aurait peut-être été un artiste, un inventeur, un révolutionnaire, il aurait peut-être réalisé le plus grand chef d’œuvre de l’histoire du cinéma, mais on l’a empêché de rêver, d’imaginer qu’un autre possible existait, que lui-même était un puits sans fond rempli de possibles possibilités ! Mon frère est devenu exactement le même, le plus doué de la fratrie, mais qui n’a jamais été capable de rien inventer, car pour lui un seul chemin était possible à parcourir, celui de la reproduction du modèle imposé génétiquement. Et moi là-dedans ? Qui aurais-je pu devenir si je n’avais pas eu besoin de parcourir un long et fatiguant chemin, rien que pour me débarrasser des certitudes acquises et héritées ? Car ça a été putainement long ! Rien que pour arriver au point zéro… Et oui, le point zéro, je crois que c’est ça exactement d’être Chus Martínez, car, pourquoi aurais-je eu besoin de devenir Chus Martínez, alors que dans mon monde je ne voulais qu’être moi, libre et tranquille ?!

Moi, comme toi Beatriz, j’ai vécu une enfance traumatisante ! Pour ne pas parler de l’adolescence… marqué(e) par la culpabilité de rendre ma petite maman malheureuse et mal-aimée, puis mon petit papa perplexe ! Je n’ai pas eu la chance d’avoir la reconnaissance de mes parents, des parents qui ne se sont jamais manifestés pour le droit d’être, eux aussi, les parents de quelqu’un de différent. Non, eux ce sont des lâches, il continuent à jouer la comédie, comme si tout allait bien. À croire qu’un jour je reviendrai pour leur dire qu’ils avaient raison et que j’aurais du écouter leurs conseils, jouer moi aussi la comédie, ou encore pire, affirmer que j’étais bien conscient(e) de me tromper, mais que je ne pouvais rien faire contre, comme si c’était une maladie d’être différent(e) !!!! Quelle merde !

Mais pourquoi je réponds, moi, Chus Martínez, à tes mots ma chère Beatriz ? Tu dois te demander, ce n’est pas seulement le fait de partager une nationalité avec toi, et ce lien avec la France, cette ridicule situation que nous devons vivre aujourd’hui dans le pays des Droits de l’Homme. Non, ce n’est pas que cela. J’ai souvent pensé à toi, car tu es née à Burgos et cette ville je la connais très bien et très souvent je me suis dit que cela a du être merdiquement dur pour toi d’être une enfant différente dans ce coin impitoyable de la Castilla, cette étendue de terre où le vent est si froid qu’il peut te couper une oreille si tu ne fais pas attention ! Et oui, je la connais bien cette ville de Castilla tellement droite, et tellement caste ! Car mes oncles y habitent et quand j’étais gamin on y allait régulièrement leur rendre visite. Puis je me suis lié d’amitié avec Juanma, ce garçon maniéré de famille ouvrière. Et ma maman trouvait mignon que nous nous entendions… Mais elle n’a plus trouvé ça mignon quand nous avons commencé à « mieux nous entendre ». C’est vrai que nous nous amusions bien dans cette ville. La nuit Burgos devient « la Burgatti » et clandestinement nous allions nous tripoter au bord de l’Arlanzon, puis prendre quelques bières au New Gallery à la Llanas, ou à la Farandula à Las Bernardas. Plus tard c’était des sorties à La Trini ou au Sebastian et nous allions prendre l’apéro le matin avec nos lunettes de soleil en face du Garaje… Là c’était le bon côté, mais j’ai toujours trouvé que cette ville devenait cruelle une fois le jour levé. Je n’ai jamais vu de ma vie autant de curés, de bonnes sœurs et de militaires se balader en « tenue de travail », on aurait dit le Moyen-Âge… Et cette ambiance est contagieuse, car le commun des mortels, on dirait qu’il a besoin de se déguiser pour passer inaperçu dans la ville. Ainsi les gens sont impeccablement habillés, les manteaux de bison font défilé au Espolon et à la Plaza Mayor, ici ça transpire le jugement conservateur, la droititude et l’ignorance ! C’est en effet une ville à double face, la nuit les toilettes des bars servent à tout sauf à pisser, jamais vu de ma vie pouvoir prendre de la drogue aussi ouvertement que dans certains bars de cette ville, mais on ne peux pas vivre que la nuit, surtout quand on est un enfant, hein Beatriz ! Et non, il n’y a pas que la nuit, le jour nous rattrape toujours avec ses enfants en uniforme d’école, que cela soit Jesus-Maria, Jesuitas o Maristas, putain on les voyait défiler insouciants, comme des enfants, mais l’enfant différent lui il se faisait des soucis… Et on voyait les burgaleses se remplir la bouche de certitudes, « claro que si, nos ha jodido, este me ha salido maricon, ya le voy a poner yo las cosas claras, que si no quiere razonar un par de hostias bien dadas y se le pasa la mariconada en un plis plas »… Je ne sais pas si tu as grandi à Burgos Beatriz, et peu importe finalement, cela me fait penser à toi et à ton courage. Tu as réussi, en venant de très loin, à faire tomber des murs d’intolérance et tu mérites tout mon respect… Et je ne sais pas si tu le sais, mais je reviens à Burgos de temps en temps et la ville a vraiment changé en mieux. Mais personne ne parle de toi. Je me demande si les gens là-bas ne te connaissent vraiment pas, ou si cela les arrange de continuer à jouer la comédie avec leurs vies.

Illustration : façade de la Cathédrale de Burgos. A côté de la porte du Sarmental on trouve encore aujourd’hui l’inscription faisant honneur à « JOSE ANTONIO PRIMO DE RIVERA » fondateur de « La Falange », parti fasciste espagnol. Primo de Rivera fut exécuté pour conspiration lors de la 2e République et devint ainsi un martyr et symbole pour le mouvement national. Son nom fut inscrit sur des nombreux églises en Espagne pour rappeler au peuple sa présence.

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